Lutte et Rius

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Comme tout amateur de bande dessinée, je ne peux voyager sans avoir l’œil qui se promène à la recherche des lectures graphiques locales. Il arrive parfois que l’édition française trahisse ainsi ses manques : nous avons beau être le premier pays importateur de bande dessinée, il reste des piliers lointains dont on n’entend (plus ?) jamais parler. Ainsi, si dans les librairies mexicaines, on ne peut passer à côté de Rius, dont les livres s’étalent en pile ou sur leur propre présentoir, le dessinateur n’a pourtant presque pas été publié chez nous.

La bibliographie est impressionnante : déjà en 1995, dans son autobiographie, il se disait l’auteur de 60 livres et 300 bandes dessinées – excusez du peu. Mais ce n’est pas seulement d’un point de vue quantitatif que le bonhomme est intéressant. C’est aussi que son travail entre en résonance avec notre propre histoire, et comprend de nombreuses trouvailles.

Né en 1934 sous le nom d’Eduardo del Rio, il oscille entre plusieurs vocations et passe par le Séminaire avant de se tourner vers le dessin. Dès les années 1950, il se fait connaître comme caricaturiste, se revendiquant de l’influence de Steinberg, mais aussi de Siné, Chaval et Bosc. La caricature mexicaine est alors bien vivante, appuyée sur un certain nombre de journaux où il peaufine son trait. Il aura notamment le mérite de faire partie des rares dessinateurs hébergés par la prestigieuse revue Siempre !, à partir de 1960.

rius1Son trait est rapide, ferme, réduit à l’essentiel mais efficace dans chaque grimace, geste ou élément de décor. Mais c’est politiquement qu’il se distingue le plus, en allant nettement plus à gauche que la moyenne. Appuyé sur son passé religieux, il décrit l’Église catholique comme « l’institution la plus néfaste de toute l’histoire de l’humanité ». Le pape et ses employés font partie de ses cibles favorites, à part égale avec le gouvernement des États-Unis. Il défend Castro et le Che, qui l’invitent à Cuba. Il faut dire qu’il milite pour le Parti Communiste Mexicain pendant l’essentiel des années 1960, ce qui résume ses positions politiques. Il fait le tour des pays socialistes et fait de l’agit-prop en conséquence (notamment dans la revue Politica, dépendante du Parti et financée par Castro). Pour autant, il ne verse pas dans le dogmatisme et finira par prendre de la distance avec les différents régimes, s’intéressant plus au végétarisme et au sort des indiens. En conséquence de toutes ses prises de position, il subira de nombreuses pressions et une tentative d’enlèvement. La sécurité militaire mexicaine le menacera de mort pour avoir manqué de respect au président, et la presse cubaine l’accusera d’appartenir à la CIA pour avoir reproché sa censure à Castro. Bon.

rius2Les bédéphiles que nous sommes s’intéresseront plus à la partie narrative de son oeuvre. Un jour de 1965 où Siempre ! lui a refusé toutes ses idées, il décide de s’essayer à la bande dessinée. C’est encore l’époque où on pense pouvoir manger en faisant des petits Mickeys. Il va réaliser ainsi la série Los Supermachos de San Garabato, sous forme de comic books hebdomadaires vendus un peso pour 24 planches. Jusqu’à 300 000 exemplaires écoulés par semaine, et un film live en 1974. Les personnages entrent dans le folklore mexicain. Rius ne perd pas pour l’occasion son sens de la politique : les histoires des Supermachos sont grinçantes et très critiques avec le gouvernement et le capitalisme. Ça plait, mais pas à tout le monde. Au bout de soixante-dix numéros, son éditeur subit des pressions officielles et lui demande de lever le pied. Rius accepte certaines corrections, en découvre d’autres sous presse, jusqu’à une planche purement et simplement retirée. S’ensuit un conflit entre auteur et éditeur sur la dose de censure acceptable, et la rupture définitive advient après deux ans et cent épisodes. La série est alors poursuivie par d’autres mains, au grand dam de Rius qui crie au vol de ses personnages et lance une nouvelle revue quasi-identique, Los Agachados, en soignant mieux son contrat.

Aujourd’hui, et pour ce que je comprends de l’espagnol, Los Supermachos ressort étonnamment moderne. C’est Donaldville revu par Quino, un sitcom caustique où les quiproquos montent en spirale le long de dialogues ironiques sur l’état du pays. Dans ce petit village du fin fond du Mexique, le rôle de Picsou est tenu par Don Perpetuo, propriétaire terrien omnipotent et prétentieux. Il a sous ses ordres un policier benêt comme l’inspecteur Duflair. Du côté de l’opposition, un pharmacien lettré du nom d’Osorio traine sa cravate avec le bon sens de Mickey. Quant au rôle principal, s’il en est un, il est tenu par Calzóncin, un indien misérable qui ne sait pas se servir de sa couverture chauffante, mais peut se débrouiller pour inventer une magouille si nécessité apparaît. Donald SDF, en somme. Ces personnages ne suffisent pas à résumer la population de San Garabato, mais dessine un premier quadrillage, entre les lignes duquel se croisent une foule d’habitants au gré des intrigues. Religieuse, notable de vieille lignée, indien flâneur ou réfugié espagnol, ils assument alternativement le centre du plateau. Les histoires sont donc étonnamment différentes les unes des autres. C’est un vieux soldat de Pancho Villa qui cherche son général cinquante ans après sa mort. Ou les indiens qu’on cache pour accueillir une touriste américaine. Et puis les courses à pied, les processions, les marchandages… Une comédie du quotidien.

rius3Si le Mexique a pu se reconnaître dans cette petite population, c’est que Rius en fait une description sans fard. Tout en maintenant une structure narrative cohérente, il n’hésite pas à y incorporer de longs dialogues à vocation politique, critiquant l’hypocrisie du PRI, parti officiel prônant une soit-disant révolution permanente. « Les banquiers sont ceux qui parlent le mieux de la révolution », écrit-il. À travers ses indiens, il dénonce aussi le pouvoir blanc qui se croit le plus malin mais qui met tous les jours un peu plus en lumières ses lacunes. Difficile d’imaginer un engagement politique aussi net à la même époque dans nos contrées, et même aux États-Unis où la rupture entre underground et populaire est alors de mise. À titre de comparaison, rappelons que Zap comix et les pages actualité de Pilote datent de 1968, trois ans après le lancement des Supermachos.

Au-delà de la politique mexicaine, Rius s’amuse à dresser un joli portrait de la société humaine. Ses personnages s’espionnent, complotent, croient deviner les intentions de leurs concitoyens et se trompent à tous les coups. Ils passent aussi du temps à boire ou à jouer au billard : dans le second épisode, Don Fiacro et Don Perpetuo dissertent sur les qualités respectives du vin et de la tequila pour s’enivrer, assortissant leur réflexion d’une étude sociologique sur l’Europe et le nouveau monde.

rius4Comme on peut le voir facilement, pour pouvoir tenir son incroyable rythme de 24 planches par semaine, le dessinateur va au plus simple. Beaucoup de dialogues, des formes réduites au minimum y compris pour l’expression des visages, plutôt répétitifs. Je ne parierais pas qu’il y a un crayonné. Mais ça marche. Ses pages sont légères, efficaces, renouvelées par des vignettes irrégulières tracées à la main, et un soleil dessiné différemment à chaque fois.

Los Agachados, sa série suivante, reprend à peu près les mêmes principes. Mais privé du personnage de Calzónzin, Rius cède le rôle principal à son fils, Gumaro, représentant de la contestation étudiante de 1968. Dès lors, la série sera le reflet des années 1970, des hippies, de la peur du nucléaire et de la répression policière, dans un contexte plus urbain, et moins innocent, que dans les Supermachos.

Moins riche dans sa galerie de personnages, cette seconde bande va plus loin dans la politique et se lance dans la pédagogie, en commençant par l’histoire nationale et en allant souvent voir du côté du marxisme. Au moment du Watergate, Rius ose se dessiner pendant tout un épisode en train de discuter de tous les thèmes qu’il pourrait traiter mais qui sont trop sensibles au Mexique. Ces leçons se diffuseront dans toute l’Amérique latine, jusque dans les mains du sous-commandant Marcos.

La nouvelle série donne aussi lieu à un renouvellement formel, avec des collages nombreux, des revues de presse, une mise en abyme fréquente… Comme sur la question politique, Rius arrive à concilier la cible populaire et des partis-pris franchement anti-industriels.

Notons qu’en changeant d’éditeur, pas flemmard, il est passé au rythme de 32 planches, toujours à la semaine. Ce sera quand même difficile à tenir (on aurait pu s’en douter), et il prendra rapidement des assistants avant d’abandonner complètement la série à d’autres mains.

rius5Enfin, Rius nous intéresse aussi pour ses livres, curieux mélange de dessins et de textes, le plus souvent autographiés, qui mélange les formes avec une grande liberté et annoncent, par exemple, « Ma vie, mon œuvre, mon cul » de Siné. Bien avant la mise en forme commerciale du roman graphique que nous connaissons, un auteur de bande dessinée mexicain avait défini un entre-deux possible, parfois qualifié de « libros-comic ». Il commence en 1966 avec Cuba para principiantes (« Cuba pour les débutants »), et continue sur la même veine communo-pédagogique avec Marx para principiantes ou Lenin para principiantes, livres qui se vendent bien un peu partout dans le monde. Marx vous connaissez ? sera sa seule traduction en français, en 1975, chez Seghers. Rius n’est pourtant pas un inconnu complet dans nos contrées, il a sa notice Wikipédia en français et a donné lieu, semble-t-il, à des travaux universitaires. Il reproduit dans ses livres des dédicaces amicales de Siné ou de Carlos Gimenez. Mais la reconnaissance médiatique se fait encore attendre.

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Sources :

Rius para principiantes, Grijalbo, 2008 (première édition 1995)

Mis Supermachos (anthologie), Grijalbo, 2003 (première édition 1990)

Los Agachados (anthologie), Grijalbo, 2010 (première édition 2004)

Pour lire Rius en ligne dans le texte :

Les Supermachos dans leurs couleurs d’origine sur la wayback machine

Et le Manifeste du Parti Communiste très illustré

Clément Lemoine

Clément Lemoine est né en 1980. Professeur-documentaliste de son vrai métier, il aime bien aussi lire des illustrés. Ses scénarios ont été publiés dans Paru-Vendu, Piskopat et les collectifs de l’association Onapratut, dont il est cofondateur. En tant que critique, il a participé à BDSélection, 9e Art/Neuvième Art, Parutions.com et Papiers NIckelés. Il est également l’auteur d’une comptabilité des traducteurs et traductions dans l’œuvre de René Goscinny, « Versions originales » (SCUP 2013). Avec Michael Baril, il s’intéresse tout particulièrement aux détails de l’histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.


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