La relation entre Louis et Maurice De Bevere est un des premiers tabous de Lucky Luke. Après soixante-quinze ans, la participation de l’aîné aux scénarios du second reste toujours minimisée, voire ignorée. Après avoir exposé les faits dans un premier article, il faut maintenant reconsidérer l’importance de ce frère longtemps passé sous silence.

Le Sosie de Lucky Luke

Commençons par une biographie.

Louis/Lodewijk (dit Lode) De Bevere (30 avril 1920-23 juin 2003)

Aîné de la famille De Bevere, Louis ne semble pas s’être destiné plus que son cadet à la manufacture familiale de pipes sculptées. Universitaire, il présente à Louvain en 1943 une thèse sur Fielding en France avant la révolution, et poursuit dans la foulée ses études de philologie germanique à Gand. Il sera ensuite professeur de français dans le secondaire à l’Athénée Royal de Furnes. 

Louis et sa classe

Morris le définit comme « l’intellectuel de la famille, qui avait étudié la philologie romane, germanique et tout ce qu’on peut imaginer de littéraire. ». « Il avait un niveau de français extraordinaire, atteste sa petite-fille Yana De Bevere. Nous avons retrouvé des lettres qu’il avait envoyées à un éditeur de grammaire française pour corriger ses exemples ! Il était très pointilleux et très doué avec les langues. Chez lui, il y avait tous les classiques, des dictionnaires de traduction, de nombreuses encyclopédies, une grande quantité de livres sur la magie et le mentalisme… Il a essayé le latin, et il était certainement germaniste, car nous avons retrouvé énormément de livres en allemand. »

En parallèle de sa carrière dans l’enseignement, Louis est un passionné de magie. À huit ans, il a reçu un matériel de magicien avec lequel il donne des représentations pour son frère et sa sœur. Cette passion, parallèle à celle de Morris pour le dessin, l’engagera dans la prestidigitation. Mais contrairement à son frère, Louis se contentera d’une activité extra-professionnelle sans remettre en cause sa vocation de professeur. 

Dès les années 1950, il écrit pour des magazines spécialisés (Max Andrews Magic Magazine, Illusion), et en 1974, il donne des conférences sur l’histoire de la magie. Puis, à sa retraite vers 1985, il prend le pseudonyme de Carl Hanson, avec lequel il se spécialise dans le mentalisme où il trouve une certaine renommée. C’est l’occasion de nombreux articles et ouvrages, mais aussi de spectacles de haute tenue avec l’aide de sa femme Leonza. Membre de plusieurs cercles depuis Lille jusqu’aux Flandres, il est correspondant de la Revue de la Prestidigitation de l’Association Française des Artistes Prestidigitateurs (AFAP), actuelle Fédération Française des Artistes Prestidigitateurs (FFAP). Installé à La Panne, puis à Oostdunkerque, Louis voyage beaucoup. Leonza et lui assistent à tous les congrès de prestidigitation de Belgique, et la communauté des illusionnistes s’en souviendra avec respect. 

C’est aussi quelqu’un de plutôt réservé, plongé dans les livres. Yana en a aujourd’hui relativement peu de souvenirs : « Quand j’étais enfant, j’allais chez eux après l’école. Je l’ai surtout vu comme la personne qui me montrait des tours de magie, qui faisait des spectacles pour les anniversaires. Il travaillait beaucoup dans son bureau, sans doute à écrire ses livres. »

Louis sur scène sous le pseudonyme d’Eddy French.

« Il y a des choses à creuser dans le lien entre les deux frères, nous précise l’historien Philippe Capart. La différence d’âge n’est pas énorme, les deux ont dû digérer les mêmes lectures anglaises, peut-être américaines parce qu’il y a toujours un rêve américain sous-jacent à chaque Européen. Ils ont dû être brassés par la même chose. Par exemple, Louis faisait des tours de carte : c’est presque le B.A.BA des magiciens, la carte et la manière de la manipuler, de l’agencer, de la cacher. Or, Morris et le jeu de cartes…  le lien tombe sous le sens. » En effet, les histoires de Lucky Luke regorgeront toujours de joueurs, tout particulièrement de poker. En 1983, Morris acceptera même de Lo Hartog Van Banda un scénario autour d’un magicien fantaisiste, Fingers. « Bien qu’il ait peu pratiqué la magie lui-même, confirmait Louis, Morris s’est toujours beaucoup intéressé à mes trouvailles dans ce domaine. »

Philippe Capart ajoute un point crucial : « Même si je ne crois pas que Louis ait été dessinateur, il y a un parallèle très fort à faire dans la mesure où le geste du magicien, c’est contrôler le regard, manipuler les gens pour qu’on regarde au bon endroit, et en ce sens-là Morris est un manipulateur extraordinaire. »

Le Sosie de Lucky Luke

Maurice et Louis ont plus en commun qu’un vague parcours universitaire : un héritage. Dans toute la fratrie De Bevere, on retrouve le même goût pour l’artisanat, le sens de l’art visuel et l’envie de rendre public son ouvrage. Le récit de Yana fait écho à la vie de Morris et à son attirance pour le travail manuel : « Mon grand-père était un passionné de magie, il fabriquait tous ses accessoires à partir de matériel très basique (carton, papier, planches…). La création de son équipement était une partie intégrante de l’élaboration de son spectacle. Le côté fait main était impossible à détecter, sa soif de connaissance l’a orienté aussi vers l’art de la calligraphie. Très méticuleux, il excellait aussi dans ce domaine recherchant la perfection du geste. Créatif, discret, mon grand-père était un autodidacte reconnu par ses pairs. » À un journaliste qui lui demande des conseils pour devenir magicien, Louis répond de ne pas trop acheter, mais plutôt de faire soi-même. « Dans une conversation que nous avons eue avec Lode De Bevere, continue l’article,  il a dit que la première exigence pour être un bon magicien était la dextérité, mais qu’il devait tout autant être capable de distraire son public (d’où les jolies jeunes filles comme assistantes). »

Il est difficile de deviner les apports de Louis sur chacun des scénarios de Morris. Il est probable qu’il se soit contenté d’en discuter la trame générale. Pourtant, quelque chose se passe indéniablement entre le premier et le deuxième épisode de Lucky Luke auquel Louis n’est sans doute pas étranger : alors qu’Arizona 1880 se lit comme un cartoon sur papier, dont les dialogues sont souvent superflus, La Mine d’or de Dick Digger voit apparaître une construction narrative. 

Caricature d’Armand De Bevere, père de Louis et Maurice, dans Le Sosie de Lucky Luke

Dans cette course-poursuite derrière le plan d’une mine d’or, les scènes varient, présentent des ellipses et des effets d’annonce en bas de planche, sans pour autant rompre systématiquement avec le burlesque. Le lecteur averti remarque aussi plusieurs occurrences de mystères, de surprises, de divines coïncidences : Lucky Luke prend sa pause juste au pied de la colline où se sont réfugiés les bandits qu’il pourchasse, lesquels ont dérobé sans plus s’en douter le plan caché dans un flacon de rhum. Dans les planches suivantes, un des bandits essaye de cacher la vérité à son complice, après quoi tous deux s’imaginent à tort – à deux reprises – avoir éliminé leur poursuivant. Il faut encore évoquer le flacon camouflé au milieu de dizaines de flacons identiques, les panneaux de signalisation intervertis pour piéger le héros et le faux plan glissé à la place du vrai. Louis apprend à Maurice à attirer l’œil du lecteur à gauche pour cacher ce qu’il fait à droite. Le récit s’achève sur une « combine » secrète de Lucky Luke qui conduit les bandits dans un guet-apens relié à une clochette. Si les séquences que l’histoire retiendra sont d’abord celles où Morris fait la preuve de son talent d’animateur, en faisant se battre Lucky Luke au milieu des tonneaux et danser le méchant Big Belly, il est indéniable que la série entre dans une nouvelle ère : celle des subterfuges, des tromperies et des illusions.

La Mine d’or de Dick Digger

Les épisodes écrits par Louis sont ceux qui relèvent le plus de la mystification, voire de l’art de la scène. Sosies indiscernables. Charlatans comme le docteur Doxey, qui fait mine de guérir un comparse avec son élixir et empoisonne bel et bien ses clients. Article mensonger dans le Oxbow Gulch Observer pour piéger les hors-la-loi. Costume de grizzly dissimulant un ivrogne terrorisé par sa femme. Miroir qui permet au joueur de poker de lorgner sur le jeu de son adversaire. Bandit déguisé en femme de ménage pour espionner les ennemis.  Usurpation d’identité de Lucky Luke qui se fait passer pour le président des États-Unis. On pourrait multiplier les exemples.

La Mine d’or de Dick Digger

Morris lui-même, puis Goscinny, reprendront cette tradition. Pat Poker, première longue aventure imaginée aux Etats-Unis, reprend tous ces thèmes, y compris le jeu de cartes. Face à tous les Tom Mix qui jouent du revolver, Lucky Luke sera toujours le cow-boy farceur qui mène en bateau ses ennemis. C’est à Louis qu’il le doit.

Il y a un discours citoyen derrière cette innovation : les deux auteurs invitent à se méfier des apparences, à ne pas prêter foi aux croyances d’un autre âge. On se souvient que Morris se moquait du catholicisme prononcé de Jijé. Les frères De Bevere avaient sans doute la dent dure contre les prêtres supportés pendant leur scolarité. « C’est que les mentalistes sont des manipulateurs qui veulent déjouer la manipulation, explique Philippe Capart, des gens qui savent comment on manipule les autres et qui dénoncent ces techniques par des tours de magie. Ça compte aussi pour Lucky Luke : Morris est un manipulateur, mais la morale de ses histoires est toujours anti-manipulation. »  Le docteur Doxey finit donc en prison et les superstitieux sont systématiquement ridiculisés, que ce soit le shérif de Rattlesnake Valley qui se repose sur une patte de lapin ou les Indiens qui prennent un cerf-volant pour un esprit.

Alerte aux Pieds-Bleus

Mais c’est aussi le plaisir du labyrinthe, l’envie de jouer avec son reflet. Le Sosie de Lucky Luke est le premier double dans une série où les ombres, les jumeaux, les copies foisonneront jusqu’à la fin. Le véritable face-à-face entre les sosies commence de part et d’autre d’un miroir : Mad Jim se rase, et découvre en face de lui le menton poilu – une fois n’est pas coutume – de Lucky Luke. Quelques pages plus loin, ils se retrouvent au bord d’une rivière, et le héros l’emporte grâce à un revolver de bois à l’ombre trompeuse. Pour départager le héros et son sosie, identiques par leurs gestes comme par leurs vêtements, il faudra l’instinct animal de Jolly Jumper. Et pour en finir avec Mad Jim, Lucky Luke devra l’abattre, seule meurtre explicite et assumé de la série.

Ce double envahissant, qui interroge son identité, prend sa place et révèle jusqu’à la réalité de son corps, c’est peut-être un peu Franquin, l’alter ego et le rival, peut-être un peu Louis, le scénariste fantôme amateur de mascarade, et ce sera peut-être un peu Goscinny, le compagnon devenu vedette. Morris pose les bases d’une scène de théâtre où Lucky Luke figure au milieu de ses avatars.

Le Sosie de Lucky Luke

La reprise en main de la série par Goscinny sonne le glas de la collaboration avec Louis. On ignore le détail de leurs relations au fil des décennies. Yana De Bevere a conservé des photos de rencontres et de voyages en commun jusque dans les années 1980, même si Francine a confié de son côté à Christelle et Bertrand Pissavy-Ivernault que les deux frères n’étaient « ni particulièrement complices, ni complémentaires ».

En 2001, selon Danielle Monsch, Louis ne pourra pas venir voir son frère à l’hôpital, et apprendra sa mort à la radio. Lui-même décédera presque deux ans plus tard, à l’âge de 83 ans. On ne peut qu’être frappé par le récit qu’en donne Yana et la proximité avec la fin de Morris : « Le décès de mon grand-père a été très compliqué pour mon père. Il est tombé le lundi, il a été hospitalisé, et on ne l’a su qu’après quelques jours alors qu’il était déjà décédé. »

Privé d’un de ses reflets, Lucky Luke a continué à avancer.

Réunion de famille en 1963.

Les éléments biographiques concernant Louis De Bevere proviennent de nos différentes recherches, mais profitent aussi largement des informations recueillies par Yana De Bevere, sa petite-fille, et par Arvid Viaene, mentaliste de Courtrai qui a lui-même effectué de nombreuses recherches sur Louis et lui a notamment consacré une conférence, Lode De Bevere, en 2020.

Sébastien Ministru, Dans Lucky Luke on n’a jamais tué personne, Télémoustique, 3 septembre 1997.

Louis De Bevere, Lucky Luke et la magie, Revue de la prestidigitation, septembre 2001.

Achter de schermen van een mysterieuze wereld, De Voorpost, 1974.

Nouvelle intégrale Lucky Luke 1, Dupuis, 2016.

Clément Lemoine est né en 1980. Professeur-documentaliste de son vrai métier, il aime bien aussi lire des illustrés. Ses scénarios ont été publiés dans Paru-Vendu, Piskopat et les collectifs de l'association Onapratut, dont il est cofondateur. En tant que critique, il a participé à BDSélection, 9e Art/Neuvième Art, Parutions.com et Papiers NIckelés. Il est également l'auteur d'une comptabilité des traducteurs et traductions dans l'œuvre de René Goscinny, "Versions originales" (SCUP 2013). Avec Michael Baril, il s'intéresse tout particulièrement aux détails de l'histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.

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