Lucky Luke après Goscinny – 1/10 : Le magot des Dalton

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On réduit trop souvent Lucky Luke à la période Morris-Goscinny, comme si la suite était négligeable. C’est une erreur : on trouve encore d’excellents titres après 1977, lorsque Vicq, Fauche et Léturgie ou Lo Hartog Van Banda se succèdent à l’écriture. S’il existe un âge d’or de la série, il faut sans doute l’arrêter à la fin de la période Dargaud, en 1988. La décennie suivante, effectivement, ne sera qu’une lente dégradation, avec encore quelques sursauts, mais plus de coups d’éclats.

Il est grand temps en tous cas de redécouvrir les albums des années 1980, et notamment une poignée de pépites.

Survivre à Goscinny

La mort brutale de René Goscinny, en novembre 1977, pose à ses dessinateurs un défi que chacun relève à sa façon. Albert Uderzo, piqué au vif par les gros titres des journaux qui annoncent la mort d’Astérix, décide de s’improviser scénariste – lui qui a toujours dessiné les histoires des autres – en s’efforçant de rester au plus proche de l’esprit de son ami disparu. Jean Tabary, déjà auteur complet par ailleurs, reprend naturellement à son compte le scénario d’Iznogoud, mais change au passage le format des histoires (qui passent de 8 pages à 44).

Curieusement, Morris, qui avait animé seul son personnage pendant une petite dizaine d’années avant de le confier à la plume d’un scénariste, ne se remet pas à l’écriture : il en annonce son intention à plusieurs reprises, mais ne passera jamais à l’acte. Pour autant, il entend bien redevenir le seul maître à bord. Pas question par exemple de s’associer à un Greg, malgré les tentatives de l’éditeur Georges Dargaud en ce sens : « Je ne suis pas sorti des griffes de Goscinny pour tomber dans celles de Greg. »1 Désormais, les scénaristes se succéderont au gré des envies du dessinateur, sans qu’aucun ne puisse se prétendre titulaire du poste.

Auteur d’une histoire courte en 1979 (La corde du pendu), c’est l’excellent Vicq qui signe le premier album complet de l’après-Goscinny, sorti en 1980 : Le magot des Dalton. La pression est énorme : « il a été un peu paniqué à l’idée de succéder à Goscinny », dira Morris2. Et pourtant, le défi est parfaitement relevé. Pas de doute, Lucky Luke est bien vivant, et le génial Goscinny lui-même n’est pas totalement irremplaçable !

Quatre retours… et un grand absent

Pour son grand retour, le cow-boy solitaire est évidemment accompagné de ses quatre meilleurs ennemis. Vicq ne pouvait pas passer à côté de l’occasion d’animer ces personnages, lui qui s’amuse déjà à mettre en scène dans ses propres séries des fratries de sosies bêtes et méchants, tels que les frères Toupetti dans Eric et Artimon, ou encore les frères Bross dans la série du même nom. Ces derniers, gangsters à la solde d’Al Capone dont l’un est le souffre-douleur de l’autre, ont d’ailleurs une dynamique très proche du duo Joe-Averell.

À gauche : les frères Toupetti dans Eric et Artimon ; à droite : les frères Bross

Le scénariste s’approprie le quatuor avec une aisance parfaite, leur offrant quelques scènes et dialogues mémorables que n’aurait pas reniés Goscinny. Ils sont, plus encore que par le passé, les véritables personnages principaux d’une histoire dont Lucky Luke, qui se contente de les suivre à la trace sans faire grand-chose, pourrait tout aussi bien être absent sans que la trame en soit bousculée.

Un autre personnage chouchou des lecteurs est en revanche absent pour de bon : Ran-Tan-Plan. Peut-être Vicq aura-t-il eu peur d’avoir les yeux plus gros que le ventre en cherchant à s’approprier trop de figures goscinniennes à la fois ? À moins que Morris, sortant tout juste d’un imbroglio juridique avec la veuve de son ancien scénariste, n’ait pas voulu utiliser un personnage dont la paternité pouvait lui être contestée (des années plus tard, Anne Goscinny lui intentera un procès en ce sens). Toujours est-il que le sympathique cabot, pourtant indissociable des Dalton dans les albums précédents, reste à la niche pour cette fois. Dommage : la fantaisie de Vicq n’aurait pu que servir à merveille les facéties du chien le plus bête de l’Ouest.

À noter que les scénaristes suivants (Van Banda pour Fingers et Nitroglycérine, Vidal pour La fiancée de Lucky Luke) feront preuve de la même réserve, jusqu’à la réappropriation du personnage par Fauche et Léturgie dans la série dérivée Rantanplan (ainsi que dans L’amnésie des Dalton, seul album de Lucky Luke post-Goscinny à lui donner un rôle important).

Le changement dans la continuité

Interrogé à l’époque sur les différences entre ce nouvel album et ceux signés Goscinny, Morris tergiverse : « Je crois que Vicq s’est efforcé à rester dans la même note que les scénarios de Goscinny, tout en y mettant du sien tout de même. Je lui ai bien dit, il n’était pas question de faire du sous-Goscinny. Là n’était pas le but. Mais de faire une bonne histoire avec Lucky Luke, même si elle est différente. Enfin le ton général est le même. »3 En résumé : c’est pareil, mais c’est différent. Mais c’est pareil. Morris ou l’art de ne pas répondre aux questions.

D’un point de vue de lecteur, on n’hésitera pas à affirmer que Vicq parvient à rester remarquablement proche du ton de son illustre prédécesseur. Il parsème son scénario de running-gags tout à fait dans la lignée de ce qu’aurait pu imaginer Goscinny. Ainsi le gag des faux-billets de 3 dollars, les méthodes étonnantes du juge Poindexter (« Petit polisson, va ! »), ou encore le jeu sur le mot « débonnaire » que les Dalton interprètent à contre-sens (William à propos du juge : « Qu’est-ce qu’il a l’air effroyablement débonnaire ! »), sont autant de trouvailles réjouissantes. Sans oublier la « méthode psychologique » du gardien-chef pour éviter les évasions ; gag que Vicq recycle d’ailleurs d’un de ses anciens scénarios (une histoire courte des Frères Bross).

Le double niveau de lecture cher à Goscinny est bien là également. Sans aller aussi loin dans cette direction que certains des albums précédents (comme La guérison des Dalton ou L’empereur Smith, qui sont quasiment plus destinés aux grands qu’aux enfants), l’humour de Vicq est suffisamment subtil pour qu’un lecteur adulte y trouve totalement son compte. Et puis, sans chercher à y voir un pamphlet politique, l’intrigue met tout de même en scène un juge corrompu qui, financé par des hommes d’affaires et sous couvert de ses activités d’homme de loi, monte un bordel clandestin pour desperados…

L’idée du faux pénitencier, sans doute trop loufoque pour être sortie de l’imagination plus rationnelle de Goscinny, est d’ailleurs le seul élément du scénario qui trahisse la patte de Vicq. Finalement, les louvoiements de Morris résumaient assez bien l’album : « Je crois que Vicq s’est efforcé à rester dans la même note que les scénarios de Goscinny, tout en y mettant du sien tout de même. » Le même ton, les mêmes éléments ; juste une petite pointe supplémentaire de surréalisme discret.

Au final, l’album laisse une impression de parfaite continuité avec le corpus goscinnien. Certains pourront y voir une faiblesse : il est vrai que Le magot n’est qu’un énième épisode « avec Dalton », sans thème suffisamment fort pour marquer autant que les précédents (Ma Dalton, L’héritage de Rantanplan, La guérison des Dalton), et sans grande originalité ni prise de risque. Mais faut-il le lui reprocher ? Succéder à Goscinny était déjà un énorme risque en soi, et le résultat tombe tellement pile qu’il tient du miracle ; miracle que les scénaristes suivants ne réitéreront que rarement.

À la dernière vignette, alors que Lucky Luke entonne son habituelle ritournelle, Jolly rétorque : « Je trouve qu’il est temps que tu changes de répertoire, cow-boy… » Cette réplique (peut-être ajoutée par Morris lui-même ?) sonne bien sûr comme une exhortation à oublier Goscinny pour ouvrir une nouvelle page de l’histoire de la série. De fait, l’album suivant, écrit par Bob de Groot et que nous traiterons dans le prochain article, s’aventure (avec plus ou moins de bonheur) sur des chemins déjà moins balisés.

Mais c’est qui ce Vicq ?

Antoine Raymond, dit Vicq, est l’un de ces auteurs aujourd’hui oubliés qui ont fait les belles heures de la bande dessinée belge. Émule du cartoonist Virgil Partch – une référence qu’il partageait avec Morris – Vicq débute comme dessinateur de presse dans les années 50. Il rejoint le journal Spirou au début des années 1960 comme scénariste et y signe de nombreuses collaborations, souvent anonymes ; notamment avec Remacle (le premier Hultrasson et quelques épisodes du Vieux Nick), Roba (La Ribambelle), Will (la délicieuse série Eric et Artimon), et surtout Jidéhem avec qui il crée le personnage de Sophie. En 1965, il rejoint en parallèle le journal Tintin où il écrit notamment les aventures gentiment décalées de Taka Takata pour Jo-El Azara, mais aussi Les frères Bross pour Guilmard, Ephémère et Radubol pour Bara… Au sein du Studio Greg, il écrit encore Constant Souci et quelques épisodes des As et de Zig et Puce.

Plus étonnant : il fait dès 1966 une première incursion dans l’univers du cow-boy solitaire – alors même que Goscinny en est le scénariste attitré depuis une dizaine d’années – en fournissant à Morris quelques idées de gags pour les couvertures de Spirou !

On sait peu de choses sur ce « scénariste-mystère » (selon la formule des Pissavy-Yvernault4), toujours resté dans l’ombre. Tous les témoins s’accordent à évoquer un homme charmant et talentueux, mais très instable, qui disparaît régulièrement, abandonnant parfois ses dessinateurs en plein milieu d’une histoire.

Le magot des Dalton est hélas l’un de ses derniers scénarios : quelques temps après, il disparaît pour de bon, cette fois sans jamais revenir. Ses différents éditeurs continueront longtemps à réserver ses droits d’auteur en prévision d’un improbable retour. Mais, bien des années plus tard, Yvan Delporte retrouvera trace de son décès en faisant des recherches auprès des administrations communales. Triste fin pour un auteur qui mérite en tous cas de ne pas disparaître des mémoires.


Cet article inaugure une série sur les Lucky Luke de l’après-Goscinny, co-écrite avec Clément Lemoine.

  1. Michel Greg – Dialogues sans bulles, entretiens avec Benoît Mouchart, Dargaud 1999
  2. Haga #44, 1980
  3. Interactualités de 13H, France Inter, 15/03/1980
  4. Sophie – L’intégrale #2, Jidéhem & Vicq, préface de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, Dupuis 2013
Michaël Baril
Michaël Baril (ou Bareyt selon les jours) est né en 1981. Quand il était petit, il rêvait de devenir auteur de BD. Finalement il est devenu développeur web, mais il continue heureusement de faire des bulles dans les marges de ses pages HTML. En 2002, il rejoint l'association Onapratut en tant qu'obscur fanzineux, puis gravit les échelons un à un jusqu'à rejoindre le petit cercle de l'équipe éditoriale : consécration. Au fil des années, il est à l'occasion dessinateur (dans Psikopat), scénariste (dans les collectifs publiés chez Onapratut), traducteur (Sam & Max Police Freelance, toujours chez Onapratut) et critique (sur Parutions.com). Son grand œuvre en bande dessinée reste bien sûr Le visiteur d'Orion chez Danger Public, une fresque épique de 12 pages au format d'une demi-carte postale.
Ces temps-ci, avec Clément Lemoine, il s'intéresse tout particulièrement aux détails de l'histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.

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