Le système du poil dans la BD : un contre-exemple chez Fabrice Neaud

| théorie/histoire |

[ Attention : billet très légèrement narcissique ]

Dans la deuxième partie de son dernier article sur « La bande dessinée et la Tapisserie de Bayeux », Patrick Peccatte note judicieusement que « Le système du poil de la bande dessinée est fondamentalement différentialiste, explicite et stable – c’est un dispositif graphique permettant d’identifier et distinguer les personnages, et pour cela il assure leur persistance visuelle au long de la narration. ».

Il rappelle que les dessinateurs de BD utilisent souvent la chevelure, entre autres, pour fixer une fois pour toutes le caractère d’un personnage…
Et en effet, comment nier que très souvent les cheveux ou la barbe font partie des moyens « faciles » qui permettent aux dessinateurs d’identifier un personnage ?

Et souvent, lorsque le rythme de production de la bande dessinée est trop soutenu où que le propos se réduit à une pure dynamique des corps, forme et couleur des cheveux deviennent les derniers indices qui permettent de distinguer un personnage d’un autre…

Là avec les lunettes :

dans « Otaku Girls » de Konjoh Natsumi

De manière exemplaire, le manga mainstream use de ce procédé jusqu’à la caricature, et heureusement car sinon on obtient ça :

dans « Fruit basket » de Natsuki Takaya

Je plaisante,  mais voilà qui pose une question simple : cet usage de la pilosité (ou de tout autre élément graphique stable comme le S de Superman) est-il un incontournable « marqueur de média » ? La bande dessinée ne peut-elle échapper à cette simplification sémantique qui l’éloigne alors, par exemple, du cinéma ou très clairement un acteur peut se raser, changer de couleur de cheveux, et surtout changer de vêtement sans perdre le spectateur ?

Même si ma question est mal formulée et qu’il faudrait distinguer ce qui serait indispensable pour être dans les frontières du médium (ce qu’explore l’Oubapo par exemple) et ce qui est l’usage dominant parmi les auteurs. En effet, un médium est défini par ses auteurs, et non par des règles ou théories. Il y a bien sûr des « querelles » esthétiques, oui, mais si les auteurs et donc les œuvres n’évoluaient pas (et le contrat que ceux-ci passent avec leur lecteur en même temps) il n’y aurait pas eu « les Histoires » : Histoire de la littérature, de l’Art, du cinéma, et de la BD… Un médium ou un genre n’est jamais figé et doit toujours s’attendre à évoluer au gré d’un auteur ou d’un autre (où d’autres facteurs, mais on s’éloignerait du sujet de ce petit billet).

Avec le «Système du poil» tel que défini par Patrick Peccatte, nous sommes certainement dans le cadre d’un usage dominant, et particulièrement dominant dans le feuilleton enfantin. Mais il serait abusif de considérer cet usage aux exemples pourtant pléthoriques (passez donc voir ce qu’en fait ce génie de Jacovitti) comme une loi du genre, et ceci même si l’on confond encore trop souvent « la bande dessinée » avec le feuilleton pour enfant (des journaux de patronage franco-belge, du comics ou du manga). Sinon, nous tomberions dans le travers de  David M. Wilson  lorsqu’il réduit la bande dessinée à l’une de ses caricatures en s’imaginant qu’on y trouvera systématiquement le mot « « Boum» au-dessus d’une scène de mort brutale  »  ( La bande dessinée et la Tapisserie de Bayeux [1/2] ).

Pour confirmer cette règle, je peux vous proposer une exception un peu particulière qui démontre que la bande dessinée n’est pas condamnée à user de code graphique élémentaire, ni pour porter son récit, ni pour permettre l’identification de ses personnages. Pour que les choses soient claires, je n’ai rien contre l’épure, la synthèse ou le minimalisme, j’ai même un certain goût pour la chose quand c’est affaire de style, mais ce qui est noté ici, c’est un simple exemple de l’immense plasticité d’un médium qui permet infiniment plus que ce qu’on en attend communément.

Ce  parfait exemple de dérogation au « système du poil » est extrait du « Journal » de Fabrice Neaud tome III, bande dessinée autobiographique au dessin naturaliste publiée en trois ou quatre tomes selon les éditions. Cette exception est « un peu particulière » car elle a un lien « un peu particulier » avec moi.

Page 80-81 de « Journal » tome III  ego comme x éditions 1999

Dans cette double page, mais parfois sur une même page, le personnage de « Alain », qui évoque mon existence bien réelle d’il y a 25 ans, apparaît soit glabre, soit barbu, sans que le récit ne semble en être gêné, de la même manière qu’une personne réelle resterait « elle-même » en se rasant ou en se laissant pousser la barbe. Ce personnage de bande dessinée, donc, possède une « qualité propre » commune avec nous, qualité qui fait défaut aux éternels porteurs de houppettes.

C’est donc possible ! Pourquoi Fabrice Neaud fait-il cela ?

À la question du niveau de réalisme de ses bandes, du « niveau d’information » assez élevée que le dessin donne au lecteur, il répond « J’essaye de voir ce que ça provoque de continuer à mettre des éléments qui a priori sont inutiles au niveau du sens. Après j’en sais rien ce que ça produit, enfin j’ai une petite idée… » (Entretien avec Fabrice Neaud 21e min)

Ainsi, Fabrice Neaud informe le dessin de manière plus riche que ne le fait un style plus classiquement BD (ce qui ne veut pas dire grand-chose, sinon dans l’esprit de ceux qui caricaturent le genre). Il y a aussi de l’ellipse et de l’épure, dans ce Journal, et le style n’est ni absolument réaliste, ni absolument homogène car il s’adapte (comme parfois le manga) au niveau de récit. Mais oui, c’est bien une bande dessinée qui donne à voir des détails dont les autres se passent généralement. Et parmi ces détails, le passage successif de la barbe au rasage de près de ce personnage qui a un lien avec moi :

Je n’analyserais pas ici ce « lien » que ce personnage entretient avec moi, car c’est une question en soi complexe et qui demande de grandes précautions rhétoriques. Et je ne discuterais jamais comment l’auteur a fait œuvre esthétique de sa subjectivité. Mais je sais quelque chose qu’aucun lecteur ne sait et qui vient confirmer le désir de l’auteur d’incarner ses personnages grâce à une observation fine de son environnement. Ce petit secret, c’est simplement que « moi », le vrai moi auteur de ce billet passe son temps à se faire pousser la barbe pendant 15 jours avant d’en avoir irrémédiablement marre et de finir par la raser.

Cette bande dessinée là rend donc compte de ce détail très personnel, en apparence inutile pour porter le récit, et ce personnage d’Alain paraît bien souffrir du même « syndrome de la pilosité inconstante » que moi. Ce qui est, je pense, une caractéristique très rare chez les personnages de bande dessinée.

Alors, pas plus que l’auteur, je ne suis absolument sur de « ce que ça fait », sinon marquer le passage du temps dans le récit et ajouter à l’impression de véracité de l’ensemble, mais ceci montre au moins que la bande dessinée peut s’émanciper de la plupart de ses « codes » attendus.

 

 

 

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Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


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