Le sas

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Heng visiocaptait les infos. Comme tous les jours, le présentateur, Norman Hubert-Smith, affichait son faux sourire bioluminescent.

– C’est un grand événement auquel nous assistons aujourd’hui ! annonça l’homme, qui était célèbre pour être constitué à près de 98% de matière synthétique. Des scientifiques vont tenter une fusion cérébrale pendant plusieurs jours afin de franchir la fosse de Zhen-Cansadami.
Un sifflement aigu retentit à l’oreille de Heng. L’image projetée sur la cornée de l’œil gauche de Heng disparut alors que son œil droit continuait à suivre le journal.
Quelqu’un attendait dans le sas. Il s’agissait d’un vieil homme. Un véritable ancêtre d’au moins 50 ans, apparemment sans aucune implantation synthétique.
Comment un individu appartenant à la caste ouvrière avait-il pu atteindre un âge aussi avancé ? Il fallait vraiment s’accrocher à l’existence pour vouloir vivre dans cet état !
Le vieil homme semblait déboussolé, il ne connaissait pas la procédure.
Ce n’était pas la première fois que Heng tombait sur ce type d’individu. Malgré les campagnes répétées du gouvernement, il existait toujours des marginaux qui n’étaient pas au courant. En général, ces gens-là étaient des sans-abri, des Jouisseurs, comme on les surnommait dans les classes populaires.
Écœuré, Heng montra au vieillard où poser sa main. Une lumière rouge apparut sur l’interface de contrôle. Cet homme n’était même pas enregistré sur le fichier central des naissances.
– Vous n’êtes pas enregistré, Monsieur, annonça l’employé d’une voix lasse.
L’ancêtre releva une manche rigide de crasse et montra à Heng la partie intérieure de son poignet. Celui-ci reconnut un code alphanumérique. Il le dicta au système de contrôle qui afficha « José Hernandez, S.D.F., classification Epsilon ».
Un Epsilon ! Ce système avait justement été créé pour nettoyer les Epsilon.

– Vous pouvez entrer, Monsieur Hernandez.
Le vieillard resta quelques instants à dévisager Heng. Ses yeux, humides et rougis par la fatigue, ne cillaient pas. L’employé avait la nausée, il fut ravi quand l’ancêtre se détourna et entra dans la cabine.

La porte se referma hermétiquement. Sur le moniteur, les signes vitaux du patient apparurent. L’homme ne semblait pas de santé très robuste. Aussi, Heng régla-t-il les dosages sur le minimum létal.
L’employé savait que la machine prendrait le relais en ajustant les injections aux paramètres biochimiques du patient. Alors que le rythme cardiaque du vieux s’accélérait, Heng se concentra à nouveau sur le journal visiocapté.

Les scientifiques étaient allongés dans des sortes de berceaux. Leur tête était recouverte d’une sorte de casque intégral. Un épais cordon reliait chacun des berceaux à une machine au centre de la pièce.

– Les chercheurs sont reliés à la matrice des correspondances par des câbles Encephalex, commenta la voix de N.H.S.

– Mais que sont les câbles Encephalex, mon cher Hubert ? questionna une voix sublimement inhumaine. Il s’agissait de Maddy, l’IA qui servait de partenaire à N.H.S. Maddy était toujours de bonne humeur et programmée pour formuler des syllogismes, apporter de l’eau au moulin du présentateur, et poser les questions qui faisaient avancer le débat.
– Les câbles Encephalex sont des créations biotechnologiques destinées à transmettre les informations du cerveau à la matrice des correspondances. C’est une substance organique qui fonctionne à la manière de la moelle épinière, sauf qu’elle ne sert qu’à relayer l’activité cérébrale.

Heng décrocha du journal pour voir où en était son patient.

L’électrocardiogramme était plat, mais la durée de l’opération avait été plus longue que prévu. La machine avait apparemment dû tripler les doses de penthotal, et doubler l’injection de bromure de pacuronium. Le cœur fatigué du vieillard avait rapidement cédé au potassium. Là, au moins, la dépense avait été faible.

Comme l’homme n’avait aucune famille connue, Heng activa les incinérateurs. La vieille chair n’attirait aucun gourmet.

Heng se rebrancha sur le journal. Norman Hubert Smith était en train de faire l’apologie du suicide. Sous lui, défilait un bandeau annonçant la décision du gouvernement de réduire de 3% la population. « Soyez humain, suicidez-vous ! annonçait le slogan. Vous n’avez pas de travail, vous ne pouvez plus vous nourrir, vous n’avez pas d’endroit où dormir ? Les cabines suicide sont à votre disposition. »
L’employé hocha la tête. C’était vrai, il y avait beaucoup trop de parasites. Le nombre d’habitants frôlait les 18 milliards. On ne pouvait pas se permettre de garder tout le monde. Ces individus-là devaient penser aux autres.
Lui, au moins, était indispensable, il faisait tourner sa machine à suicide et contribuait au bien-être des gens méritants.

Il y a quelques années, le gouvernement avait en catastrophe légalisé le meurtre, pour faire face au manque de ressources. Mais cela avait dégénéré. Alors que les nantis s’enfermaient dans d’immenses forteresses, les classes moyennes et inférieures crevaient dans les rues.
Une fois que la population avait été réduite, le gouvernement avait envoyé l’armée et retiré les armes aux civils.
La population étant toujours trop importante, le gouvernement avait alors créé les sas, ou cabines à suicide. À l’extérieur des forteresses, la durée de vie n’excédait généralement pas 35 ans. Les militaires et le personnel des sas pouvaient espérer atteindre 45 ans.
Pour ceux qui avaient les moyens de vivre dans les forteresses, les choses étaient bien différentes. La génétique et la médecine ayant fait des progrès considérables, les nantis pouvaient vivre plusieurs siècles dans un corps modifié intégralement par chirurgie. Une seule condition était toutefois imposée. Quel que soit le sexe du corps choisi, ils devaient se faire stériliser. C’était indispensable pour que leur nombre ne varie pas.

– Nous allons maintenant laisser la place à nos amis de Miami Playa, annonça N.H.S.

L’émission de téléréalité qui allait suivre le journal était diffusée dans le monde entier. Heng n’était pas un des moindres fans. Il avait suivi les 25 saisons depuis le début.
Le suspense était à son comble car de nombreux événements étaient sur le point de se produire.
Jairo allait-il réussir à se faire pardonner de Lisa ? Lors du dernier épisode, le jeune homme avait vomi sur la poitrine de sa compagne. La fille en train de se faire peloter sur un canapé du loft avait été traumatisée. Heng avait toujours pensé que Jairo buvait trop. L’employé haïssait aussi la perfection de son corps bronzé.
Il y avait aussi l’histoire de Jim et de Qian. Ignorant les avances et les perches timides de la jeune asiatique, Jim ne se préoccupait que du bonheur de la petite Elodie.
La petite guenon était la mascotte de l’émission. Elle était l’une des dernières représentantes de son espèce et valait plusieurs millions de crédits.
Toute cette débauche de richesse et d’insouciance feinte fascinait le public. En visionnant ce type d’émission, le peuple oubliait momentanément l’enfer quotidien.
Tout était faux, mais le public ne demandait qu’à s’y laisser prendre. Abrutir les masses pour mieux les contrôler.

Cependant, même un individu comme Heng avait parfois des doutes. Quelques mois plus tôt, lors d’une émission, l’un des protagonistes était tombé raide mort. Si fortes que fussent les avancées de la médecine, l’humain demeurait mortel.
Le petit employé avait alors compris que cet homme qui semblait avoir vingt ans était âgé de plusieurs siècles.
À 23h 40, Heng termina sa journée. Il avait devant lui trois bonnes heures de sommeil. Sa couchette était sur son lieu de travail. Sur son oreiller, il y avait trois pilules et une petite bouteille. La première pilule était marron et contenait les nutriments équivalant à un repas, la seconde était rouge et procurait une sensation exquise de bien-être.
C’était pour Heng l’équivalent d’une centaine de masturbations. Cet acte primitif ne rimait plus à rien maintenant qu’il y avait la pilule rouge. La troisième pilule, elle, était noire. Heng s’allongea avant de l’ingérer car cette pilule provoquait un coma contrôlé profond de 2h 45 avec une variation de 10 minutes sur la totalité de la population.

2 heures et 46 minutes plus tard, Heng émergea de son sommeil artificiel. C’était pour l’employé le début d’une nouvelle journée. Tous ses membres étaient lourds et ses muscles peu développés le tiraient.
La pilule noire était constituée de deux parties. La première partie libérait des benzodiazépines, ainsi que d’autres composants qui déclenchaient un profond sommeil sans rêves.
Le matin, c’était la seconde partie qui agissait en se dissolvant beaucoup plus tard dans les sucs gastriques du consommateur. Les substances libérées étaient extrêmement fortes. Parmi elles, il y avait le modafinil et l’ampakine, qui avaient respectivement pour effet de provoquer un éveil calme et prolongé puis d’augmenter les capacités cognitives de manière à compenser les 5 h 15 manquantes.
Depuis ses onze ans, Heng prenait la pilule noire et la marron. Quand avait commencé sa puberté, on lui avait ajouté une pilule rose. Vers ses 17 ans, la pilule s’était changée en rouge.
Bâillant à s’en décrocher la mâchoire, Heng fit son lit et déposa sur l’oreiller trois pilules et une petite bouteille qu’il sortit d’un compartiment mural.
Chaque matin, ces éléments étaient acheminés dans le compartiment par un système pneumatique.
Les pilules étaient de fait obligatoires, mais elles avaient un prix. Tous les jours, Heng était débité d’un soixantième de son salaire du mois. Il lui restait généralement, à la fin du mois, à peine de quoi payer son loyer et ses vêtements.

Le matin, ce n’était pas N.H.S. qui présentait les infos, mais une femme au sourire radieux. Alors que Heng s’installait devant son pupitre, la femme faisait une annonce capitale.
Le taux de réduction de la population était passé de 3 à 5% dans la nuit. C’était un score si élevé que Heng n’en avait jamais vu de semblable alors qu’il était en poste.
Un écran clignota et l’employé vit la foule qui attendait à l’entrée du sas.

Heng fit entrer le premier patient. Heng cilla, il s’agissait d’une jeune femme d’aspect scandinave. Elle devait avoir à peine plus de 18 ans. Elle tenait un bébé vagissant dans ses bras pâles.
– Je suis désolé, Madame, mais nous ne suicidons qu’un patient à la fois, intervint Heng.
La fille se mit à pleurer et tendit le bébé vers Heng.
– Je préfère mourir la première. Occupez-vous ensuite de mon fils, je suis sa seule famille et il n’y a pas d’argent pour l’élever.
– Déposez-le dans cet œuf, sur votre droite, Madame.
Le sas était surtout prévu pour les personnes âgées, mais de temps à autre, de jeunes personnes étaient poussées par la pauvreté à se faire suicider. Le cas du bébé était plutôt rare, c’était l’un des aspects les plus désagréables de ce poste pour Heng. Quoi qu’il en soit, les scientifiques avaient paré à toute éventualité, l’œuf bleu était conçu pour suicider les nourrissons et les jeunes enfants. La mort se faisait par électrochocs au niveau du cœur, de manière à ne pas empoisonner la chair tendre du bébé.

La mère allait elle aussi subir une mort similaire : la chair des jeunes femmes était très prisée dans la citadelle.
Une partie de Heng le fit hésiter au moment d’enclencher le double processus. Quelque chose en lui aurait voulu serrer la fille et son enfant dans ses bras, les protéger et les emmener loin du danger.
Si l’employé agissait ainsi, il était fichu. Rien ne pourrait le protéger d’une mort atroce. Les déchiqueteurs robotisés patrouillaient dans toute la ville.
Heng n’était pas un homme téméraire. Il avait obtenu ce poste car il était prêt à tout pour sauver sa peau et c’est ce qui fit qu’il appuya sur le bouton.
Toute la journée, il extermina des patients. Il n’avait jamais eu autant de boulot.

Le soir, N.H.S. présenta le journal. Le gouvernement n’était pas satisfait : la situation était catastrophique et une crise générale allait se produire si l’on ne réduisait pas rapidement la population.
Un bandeau défilant apprit à Heng que les scientifiques qui devaient fusionner leur esprit pour passer la frontière intellectuelle ne répondaient plus aux stimuli. Les signaux étaient anarchiques et l’expérience qui devait aboutir à une découverte fondamentale semblait avoir échoué.
Heng s’écroula sur son lit, il serait tombé dans un coma sans la pilule noire, tellement il était épuisé par sa journée. Néanmoins, il ingéra les trois et tomba dans le coma contrôlé.

À son réveil, Heng eut une désagréable surprise. Un voyant orange clignotait au-dessus du compartiment de réception des pilules. En ouvrant le casier, Heng se rendit compte qu’il était vide. Une onde glacée partit du bas du dos de l’employé et se diffusa dans tout son corps, le faisant frissonner.
Il appuya sur un petit bouton discret et un terminal virtuel apparut sur le mur. Un message apparut sur l’écran. Apparemment, Heng ne possédait plus assez de crédits pour payer ses trois pilules quotidiennes. Il devait choisir. Après réflexion, il décida de se passer de la pilule rouge.
C’était la plus coûteuse et son utilité était négligeable par rapport aux deux autres…
De plus, l’argent économisé lui permettrait de tenir un jour de plus.
Cependant, c’était incompréhensible. Comment son compte pouvait-il être à sec alors qu’il était au milieu du mois ?
Heng n’avait pas d’activité autre que son travail. Sa vie se résumait à boulot-dodo. Et pourtant, aujourd’hui, il n’avait plus d’argent pour subvenir à ses besoins vitaux.
Alors qu’il s’habillait, l’employé visionna le journal.
– Les économistes du Grand État sont extrêmement inquiets, annonça la présentatrice du matin. L’objectif de réduction de 5% n’a pas été atteint hier. La situation s’étant aggravée, le taux passe à 15%. Le crédit a subi, quant à lui, une très forte déflation. Nous sommes en situation de crise mondiale.

Des images défilèrent sur la rétine de Heng. On y voyait la crise de 1939 en Allemagne ainsi que des films sur les effets de la crise mondiale de 2014 en France et en Angleterre.
– De toutes les crises économiques que le monde a connues, celle-ci est la plus virulente, continua la présentatrice.

Le violent clignotement de l’appareil de surveillance attira le regard de Heng. Le nombre des personnes qui attendaient devant le sas était hallucinant.
Certaines personnes désiraient tellement en finir qu’elles avaient commencé à se battre à mort. Des dizaines de cadavres gisaient dans la rue.
Dans un hurlement, les déchiqueteurs robotisés arrivèrent sur les lieux. Les engins tentaculaires possédaient des projecteurs éblouissants, qui clignotaient de manière aléatoire. Identifiant les éléments incontrôlables dans la population, les monstres métalliques entreprirent de déchiqueter les malheureux à l’aide de leurs multiples scies circulaires.

Heng attendit que les drones repartent avant d’ouvrir la porte. Ces atrocités mécaniques lui faisaient une peur bleue.
Tout petit, Heng avait été traumatisé par le robot nourrice de la crèche. L’androïde avait l’aspect d’une jeune femme aux formes plates pour ne pas exciter les instincts sexuels latents chez les bébés.
La créature au visage souriant avait eu un dysfonctionnement alors qu’elle consolait un garçonnet dans ses bras. Le logiciel de pilotage des bras avait eu un bug et la pression légère, de quelques centaines de grammes, de l’étreinte du robot s’était changée en une pression de cinq cents kilos.
Heng, qui jouait aux cubes à côté, avait assisté à l’agonie de son camarade qui hurlait alors que ses côtes encore molles se disloquaient dans un bruit mouillé.

Les androïdes avaient été, dans un premier temps, une solution pour faire face à l’augmentation de la population. Chaque citoyen des pays développés avait commencé par dépendre d’un robot, qui, en travaillant pour lui, s’assurait de conserver son niveau de vie. Puis, la situation s’était muée en enfer. Les pays en voie de développement avaient eux aussi commencé à fabriquer des robots ouvriers. À mesure que les ouvriers humains disparaissaient, le nombre de serviteurs robotiques augmentait.
Ces engins infatigables se mirent à forer, terrasser chaque recoin du globe pour subvenir aux besoins de leurs maîtres.
C’était finalement l’égoïsme des puissants qui avait sauvé la terre de la destruction totale.
Ces personnes décrétèrent qu’elles seules étaient en droit d’attendre le niveau de vie que chaque humain revendiquait alors.
Les dernières ressources étaient rationnées. Les robots furent saisis par le gouvernement et fondus.
Désormais, les derniers robots esclaves servaient les nantis dans les forteresses.
À l’extérieur, la population associait maintenant le terme « robot » aux déchiqueteurs, car c’étaient les seuls qu’elle connaissait.

Sur un des terminaux que Heng surveillait, un message apparut. Le gouvernement autorisait les contrôleurs des sas à prendre des mesures spéciales devant l’afflux de civils. La cabine pouvait accueillir quatre adultes en même temps. Elle était théoriquement équipée pour. En temps normal, les règles étaient strictes. Il ne fallait pas suicider plus d’un patient à la fois. C’était une sorte d’éthique visant à préserver la dignité humaine.
L’acte de suicide avait eu dans le temps une symbolique dramatique. Chaque être humain avait conscience de sa nature unique, résultat de la roulette génétique et de son expérience propre.
Le gouvernement offrait donc cette mort particulière afin de reconnaître l’unicité de chaque être humain dans ses derniers instants.
Cette ultime barrière qui séparait l’homme du bétail était désormais tombée.

La tête de Heng le faisait souffrir alors qu’il s’asseyait sur son lit. L’employé croisa le regard d’un homme usé qui paraissait à l’article de la mort. Le vieux métis avait un air de familiarité. L’esprit de Heng, embrumé par l’épuisement, mit plusieurs secondes à réaliser qu’il s’agissait de son propre reflet dans le miroir mural.
Depuis ses 15 ans, Heng vivait seul. Il avait maintenant 32 ans et le reflet du mur d’en face était l’unique être qu’il voyait en dehors de son travail.
La prise de conscience de sa solitude le fit machinalement rechercher la pilule rouge.
Mais il n’y avait que la marron et la noire dans sa paume. Accablé, l’employé ingéra les deux et sombra rapidement dans le coma.

Le manque dû à l’absence de la pilule rouge se manifesta dès le début de sa journée de travail. La force qui empêchait Heng de sombrer dans le désespoir semblait s’être érodée au cours de la nuit.
L’employé appartenait pourtant à une espèce extrêmement résistante. La volonté de survie de cet être mesquin était la même qui avait poussé les ancêtres des hommes au cannibalisme, 3000 siècles auparavant.
Paradoxalement, c’était ce type d’individu qui avait permis la survie de l’espèce dans un milieu où le danger et la mort pouvaient surgir à tout instant.
Aujourd’hui, cependant, la menace ne provenait plus de l’extérieur. C’était l’homme qui avait bâti son propre enfer.
Heng voyait défiler devant lui des visages qui lui semblaient familiers. L’empathie qu’il avait toujours méprisée commençait à envahir son esprit…

********

Il avançait à présent comme dans un songe. Sa vie avait été réduite à néant en l’espace de quelques jours.
Heng, privé de ses pilules et abruti par la fatigue accumulée durant toutes ces années, trébuchait.
Le sas se trouvait devant lui. Cependant, il n’était plus aux commandes, cette fois. Il leva la tête vers la vitre du contrôleur, espérant croiser le regard de l’employé.
Mais, à la place, il ne vit que la fente lumineuse d’un automate.
Personne ne pourrait honorer sa mémoire. Le privilège qu’il avait assuré aux patients pendant des années lui était refusé.

La porte du sas coulissa silencieusement et Heng pénétra à l’intérieur.
Deux parois moulées vinrent entourer son corps à la manière d’un sarcophage. Des aiguilles pénétrèrent dans ses bras et une le piqua au-dessus du cœur.
La première injection était censée faire tomber Heng dans le coma. La seringue robotisée était cependant quasiment vide. La dose injectée assomma à peine l’ex-employé, alors qu’elle aurait dû l’envoyer au pays des rêves.
Un voyant orange s’alluma sur la console du contrôleur mais le robot n’en tint pas compte. Il n’y avait tout simplement plus assez de penthotal. Suprême ironie, Heng aurait été moins important dans la société, il aurait pu bénéficier d’une dose correcte de sédatif en passant avant.
Le bromure de pacuronium lui brûla les veines alors qu’il se frayait un chemin jusqu’à son diaphragme. Le produit bon marché était plein d’impuretés mais il fit néanmoins son effet. Les poumons de Heng se bloquèrent. Lentement la concentration en dioxyde de carbone augmenta dans le sang du patient. Toujours conscient, Heng sentit une douleur intolérable irradier de sa poitrine. Le chlorure de potassium vint finalement mettre fin à ses souffrances. Alors que l’obscurité du néant envahissait sa vue, Heng sentit son cœur ralentir jusqu’à l’arrêt complet.

Boris Darnaudet

Boris Darnaudet est un auteur de SF, Fantasy et Fantastique. Il a publié son premier roman de science-fiction, Projet Obis, à 22 ans, chez Rivière Blanche sous la direction littéraire de Philippe Ward. Il a co-écrit avec François D., Zeppelin en danger, un polar pour ados édité par Georges Foveau aux éditions Rouge Safran. Boris a également fait partie du quatuor de romanciers qui ont rédigé La Saga de Xavi, rééditée en poche chez Mnémos/Hélios sous le titre : Le Glaive de Justice. Ses nouvelles de science-fiction et fantasy sont souvent chargées d’une puissance noire et pessimiste qui caractérise sa vision de l’existence. Le 30 août 2015, à 14 heures, après une dépression de sept ans, Boris a mis fin à ses souffrances, quelques mois après ses 25 ans. Il a écrit un millier de pages en une poignée d’années. Les lecteurs férus des littératures de l’imaginaire vont maintenant les découvrir au fur et à mesure de leurs publications intégrales.


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