Journal de mes nuits debout (épisode 1)

| Journal de mes nuits debout |

[ source de l’article : http://www.juliemaroh.com ]

temps de lecture : entre 5 et 10 minutes

Étant donné que la violence exprimée dans les manifestations contre la loi travail est le sujet brûlant du moment, et que la médiatisation qui en est faite sur les chaînes de télé ne reflète pas du tout ce qu’on y a vécu, je vais commencer par ça.

Tout d’abord le contexte : les attaques de Charlie Herbdo et Hyper Kasher ont eu lieu il y a à peine plus d’un an, les attaques de Paris il y a 6 mois et nous vivons depuis sous l’état d’urgence. Prolongé, et qui le sera de nouveau. En gros, l’élite au pouvoir a décidé de réduire les droits fondamentaux des Français « pour leur bien », pour leur sécurité. On a désigné un ennemi type, qui serait intérieur, et on a suggéré aux Français de se méfier de son voisin voire de le dénoncer.

À cela ajoutons que la ZAD (zone à défendre) contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des Landes irrite particulièrement le gouvernement et ses bizness partners. Cazeneuve y voit de « nouvelles formes de contestation sociale » qui seraient violentes, et qu’il faut veiller à étouffer.

Voilà pour le résumé, qui explique en partie que la doctrine du maintien de l’ordre s’est transformée en 2015. L’ACAT vient de publier son rapport sur les violences policières (avant les manifestations de mars), qui pointe l’augmentation en flèche de personnes tuées par les forces de l’ordre depuis 2012 mais aussi le fait que cette violence reste ignorée ou impunie.

« On est passé en quelques années d’une gestion de mise à distance des manifestants  (éviter de tuer et le plus possible de blesser) à une politique d’affrontement direct : là où les forces de l’ordre tentaient de repousser les manifestants, elles visent et attaquent désormais la foule avec des armes à « létalité réduite » comme le flashball. Il s’agit désormais de traiter les manifestants comme des ennemis de l’intérieur et de leur appliquer les méthodes de répression contre-insurectionnelle utilisée à l’origine contre la résistance algérienne. » (source)

Celles et ceux présent-e-s dans les récentes manifestations voient très bien de quoi il s’agit, tout comme les parisien-ne-s passant au mauvais endroit au mauvais moment.

La tournure qu’avait pris la manifestation du 29 novembre 2015 dans le cadre de la COP21 nous laissait déjà un avant-goût amer. Si l’état d’urgence interdisait les manifestations « pour notre sécurité » depuis deux semaines, et ce avec un terroriste en fuite, pourquoi la police a-t-elle contenu la foule sur la place de la République, pendant des heures, plutôt que de la disperser ? On ne nous prend jamais assez pour des cons apparemment. La situation était tellement ridicule et sans issue que les prisonniers de la place finissaient par scander en chœur :

J’en arrive donc aux manifestations contre la loi travail, coup de silex qui a embrasé Nuit Debout.

Vous avez dû entendre parler de nombreux casseurs voire de « centaines de casseurs » qui défilaient à Paris les 28 avril et 1er Mai ?

J’étais donc aux manifestations du 28 avril et du 1er mai à Paris, à chaque fois en première partie de cortège (mais pas en tête). Je n’ai constaté aucune casse, aucun débordement jusqu’à ce que la police décide d’interférer et rythmer ces manifestations. Si à chaque fois la situation a dégénéré, entraînant combats, casse et gazage à répétition, c’est toujours parce que la police avait ordre de s’étaler devant nous pour barrer le parcours du cortège, ordre de nous empêcher d’avancer indéfiniment, ordre de bafouer notre droit à circuler, à manifester, et ce sans même dialoguer avec nous. C’est une donnée très importante ! On parle de manifs déclarées ! Lorsque les médias évoquent les casses et attaques sans mentionner que le rapport de force était établi à chaque fois par les crs, cela tient soit d’une ignorance totale soit d’un parti pris flagrant.

La détermination du préfet de police – pour ne pas dire du gouvernement – était de provoquer la foule jusqu’au débordement, moment idéal pour nous charger, nous diviser, nous effrayer et nous dissuader à continuer la lutte.

Le pire exemple de cela était donc dimanche 1er mai. Ce n’était pas un cordon de syndicats qui rythmait l’avancée de la manif, mais un cordon de flics ! Il nous aura fallu deux heures éreintantes pour remonter le boulevard Diderot jusque Nation (une marche normale prendrait 20 minutes).

Ça a dégénéré très vite. Assez agoraphobe, je guettais la rue à gauche, l’unique que les flics n’avaient pas fermée. Lorsque j’ai vu un autre cordon de crs se composer dans notre dos et nous couper de la majorité du cortège, j’ai tiré les amis pour sortir du piège. D’autres ont essayé d’en faire autant mais seulement quelques uns ont réussi à s’échapper. A suivi une heure d’angoisse et de colère. Une heure sans bouger, sans céder. Tout le cortège scandait en chœur aux crs de libérer nos camarades, de nous laisser passer, que la rue était à nous et qu’ils ne nous retireraient pas notre droit de manifester. Des manifestants essayaient de leur parler, sans qu’ils leur répondent, d’autres assez agé-e-s étaient abasourdi-e-s, répétant qu’ils n’avaient jamais vécu un 1er mai pareil. À chaque fois que nous avons essayé d’avancer pacifiquement nous avons reçu des lacrymos et des grenades en réponse. Tout le monde s’en est pris plein la figure sans distinction : tous les manifestants, les journalistes, voire des riverains coincés là en tentant de rentrer chez eux. À chaque tir une nouvelle huée gigantesque de la foule, qui reprenait ses chœurs avec plus de force. Un petit groupe a réussi un instant à sortir de la nasse, essentiellement des personnes de plus de 50 ans. Les crs ont resserré le cordon. Les blessés ont commencé à se compter. Les projectiles à pleuvoir. La nasse s’est soudain vue repoussée vers l’avant, chargée sans ménagements. De l’autre côté nous hurlions, maintenant séparés d’eux de plusieurs dizaines de mètres.

C’était bien la pire stratégie de l’Etat pour nous forcer à céder. L’enjeu était devenu vital pour nous : récupérer la rue, récupérer nos acolytes, récupérer notre 1er mai. Si nous cédions maintenant, c’était accepter la mort de nos droits. Les lacrymos ont continué à pleuvoir sur nous, les grenades, les détonations. Mais au bout d’une heure on s’en était pris tellement dans la figure et dans les nerfs que nous étions comme immunisés, nous ne sursautions plus, nous ne reculions plus. Et c’est là que la police a plié.

Nous avons commencé à marcher, bras levés, slogans et gaz plein la gorge, et nous avons vu les crs faire un pas en arrière puis deux. Au troisième nous avons compris, et une secousse a emporté le cortège en avant, ivre de sa victoire.

La peur n’avait pas gagné. Mais le grabuge allait s’intensifier. Une seconde fois un cordon tenta de nous arrêter avant de retrouver les camarades piégés dans la nasse. Sur les côtés de la rue, un chantier était dissimulé derrière d’hautes plaques métalliques. Certain-e-s commencèrent à les tambouriner pour rythmer la marche de notre légion. Le bruit de l’insurrection qui monte. Plus loin, la police repliée sur un coin de rue intensifia les gazages en réponse à quelques jeunes qui leur envoyaient tout ce qu’ils avaient sous la main. Au final une bonne partie du cortège fut noyé dans le nuage irrespirable.

Je suis arrivée à Nation en tremblant, yeux en feu et migraineuse des gaz, soulagée de l’issue du blocage, de la solidarité qui avait été démontrée, exaspérée du rapport de force démontré, abasourdie – une nouvelle fois – d’être sous une gouvernance dite socialiste. Mais à Nation, comme jeudi 28 avril un piège nous attendait : toutes les avenues étaient bloquées par les crs venus en masse. Nous les regardions de loin refuser aux manifestants le droit de sortir de la place. Nous avions eu droit à cette souricière jeudi, et lorsqu’on leur demandait comment sortir ils refusaient de nous répondre. Si nous parvînmes finalement à traverser un cordon ce dimanche, plutôt intactes, beaucoup n’eurent pas cette chance.

J’allai à la recherche d’un métro qui m’emmènerait à République, où le 62 mars de Nuit Debout commençait. Alors, ce qui me choqua autant que le climat de guerre dont je venais de m’extirper, ce fut la vie ordinaire du tout Paris, ignorant du combat qui se déroulait trois rues plus loin. Par réflexe j’envoyai un sms à ma mère pour la rassurer, quoi qu’elle entende des violences et interpellations, j’étais en un seul morceau. C’était sans compter sur le lissage médiatique qui fut fait. Ma mère me dira plus tard qu’elle n’avait pas ressenti la moindre inquiétude en regardant les infos ce soir-là.

Si des flics habillés en robocops, avec tout un attirail de protection et armés se retrouvent blessés, il est facile de comprendre que, en face, ceux qui n’ont aucune armure, pas d’armes ni de protections particulières vont compter encore plus de blessés.

– À   S U I V R E : Journal de mes nuits debout (épisode 2) –

PS : Par son récent communiqué, la préfecture de police déclare que tout peut être désormais interprété comme une arme (même les lunettes de piscine ou masques de protection), lors des fouilles policières aux abords de la place de la République. Même du sérum phy’ aurait été confisqué. On en est là. Pensez à les dissimuler avant la fouille des sacs. Votre pensée est une arme aussi, ne vous la faites pas confisquer !

PS-bis : Circulent plusieurs témoignages de personnes ayant fini au poste de police pour avoir manifesté à visage couvert. C’étaient des personnes qui avaient juste utilisé lunettes de piscine et foulards contre les gazs lacrymogènes.

PS3-ter : Si vous êtes victimes de violences policières, écrivez à violencespolicieres(at)riseup.net. Le collectif ‘stop aux violences policières» (lycéens, étudants, avocats, médecins) lance un appel à témoins pour recenser et dénoncer l’usage anormal et disproportionné de la force par la police.

Autres sources :

– Témoignages de « guerre civile » fournis par des manifestants de toute la France

– Entretien avec un gardien de la paix au renseignement territorial, secrétaire général de la CGT police, qui dénonce une volonté délibérée de « dégoûter les manifestants » et raconte les coulisses des violences.

– Autopsie de la grenade de désencerclement

– Gaz lacrymogène, déjà interdit comme arme de guerre mais utilisé en usages «civils»

Julie Maroh on Blogger
Julie Maroh

Originaire du Nord de la France, Julie Maroh a été formée à l’Institut Saint-Luc à Bruxelles en section bande dessinée, puis à l’Académie Royale des Beaux-Arts en lithographie. Elle publie son premier album en 2010, « Le Bleu est une couleur chaude » : un long récit développant une histoire sensible et attachante sur le thème de l’homosexualité féminine et de son acceptation dans la société d’aujourd’hui. Ce livre connaît un fort retentissement, il reçoit notamment le Prix du Public au Festival d’Angoulême en 2011 et fait l’objet d’une adaptation au cinéma avec La Vie d’Adèle, Palme d’Or au Festival de Cannes 2013. Julie Maroh a récemment publié un nouveau roman graphique « Skandalon », une fable sociologique incarnée par une rock star jouant sur le fil des interdits. Suivirent « Brahms » chez BdMusic » et « City & Gender » chez la Boîte à Bulles. Elle travaille actuellement à plusieurs autres livres.


Laisser un commentaire