Boris, ses motos, les Bardenas et autres déserts #3

| Boris ses motos les Bardenas et autres déserts |

Pour comprendre le rapport complexe que le motard entretient avec la mort et la mutilation, il suffit d’examiner son « cercle de peur ». Le quidam ne le sait pas mais l’usure des bandes latérales du pneu arrière proclame plus sûrement qu’une analyse psychiatrique le niveau de folie ou les pulsions suicidaires du pilote. Le risque-tout va pencher dans les virages afin de les passer avec une vitesse optimale tandis que le frileux va tenter de rester le plus droit possible faisant inconsidérément usage de ses freins. Le cercle de peur est la largeur de la bande pneumatique qui reste noire, luisante et intacte. Plus vous penchez, plus la gomme est arrachée et grisée, plus le rayon du cercle de peur se réduit.

Boris est tombé plusieurs fois à moto dont une fois avec moi comme passager. Il roulait vite et adorait pencher. Lors de sa dernière chute avec sa 500, il avait cru que l’un de ses calepieds avait ripé dans le virage le faisant partir en glissade sur le bitume. Je l’avais mollement engueulé et j’avais apporté la Honda chez un réparateur, une réparatrice, en fait. Elle avait changé différentes pièces endommagées, ainsi que le pneu arrière.

— « Le pneu arrière est complètement foutu ! Et puis il faudrait changer de modèle à cause de la façon de piloter de votre fils ! » avait-elle dit.

« Comment savez-vous comment il conduit ? »

Elle avait éclaté de rire.

— « Venez voir le pneu ! Il n’y a trace d’aucun cercle de peur ! Il penche tellement qu’il est allé au-delà de la bordure du pneu. C’est pour cela qu’il est parti en glissade. Il faut lui chausser la moto à l’arrière avec un pneumatique plus rond, compatible avec sa manière de piloter ! »

En riant et en gueulant, j’avais expliqué à Boris qu’il déconnait en prenant de tels risques sur la route. Oui, il allait avoir un nouveau pneu, plus dans l’esprit d’un compétiteur que d’un amateur timoré. Mais, quand même, la Honda 500 n’était pas une bécane de course !

Au cours de son dernier été, il m’avait téléphoné pour me dire que le nouveau pneu était vraiment génial. Il avait même mis un message sur Facebook, ironisant sur la gomme mi-tendre de sa Honda Cébée comme il la surnommait. Faute de compagne attitrée, il avait intronisé Honda Cébée, la tendre, comme fiancée officielle… Puis il m’avait annoncé qu’il comptait s’acheter une Triumph Daytona R, une vraie bombe…

Dans les lacets landais, je m’emploie à réduire mon cercle de peur. Actuellement, il correspond à la largeur de mon pouce. Je suis encore loin de la conduite de Boris.

J’ai froid, je manque de sucre. Un coup de fatigue me tombe dessus en arrivant à Hagetmau. Je repère un MacDo à la sortie de la ville.

J’ai appris à me garer dans les fast-food pour pouvoir me restaurer en gardant un œil sur la bécane. En-dehors des horaires de grande fréquentation, il faut laisser sa moto sur un des emplacements réservés aux voitures qui attendent le drive. Ainsi je me peux me poser sur une banquette et boire mon café ou mon Coca en surveillant la Honda et mes sacoches. J’aime bien ces moments de halte pendant lesquels je téléphone à Cathy après avoir consulté la carte routière. Quand la météo est mauvaise, je privilégie les fast-food. Par contre, lorsque le soleil revient, je préfère la terrasse de bar sympa dans un village de la France profonde. Parfois, je cherche à discuter avec d’autres personnes. Les gens discutent facilement avec un type seul qui se déplace en moto et vient d’ailleurs. Avec les autres motards, le tutoiement et la complicité sont immédiates. Je n’ai eu qu’un échec relationnel lors de mes virées. Une fois, je me suis arrêté à Mirande, sur la grande et magnifique place médiévale. J’ai garé ma Honda à côté d’une Mash 400. La Mash est une moto sino-française sur laquelle les amateurs s’interrogent beaucoup. Plutôt jolie, elle est néanmoins fabriquée avec cet acier chinois qui a très mauvaise réputation. Son propriétaire était un jeune gars qui avait l’âge de Boris quand il est mort. J’avais très envie de lui parler. Il consultait une carte routière en buvant un café. Son blouson et son casque occupaient une chaise en face de lui. Je me suis installé à la table voisine. Il a baissé la tête. J’ai très vite compris qu’il ne voulait pas discuter, ni avec un autre motard, ni avec personne. A un instant, j’ai aperçu son regard. J’ai revu les yeux noirs inquiets de Bobo. D’après la plaque de la Mash, il venait du centre de la France. Je l’ai étudié tout en bouffant ma pizza arrosée d’une bière. Ce jeune luttait contre un mal d’être, une angoisse, une situation professionnelle, sentimentale ou psychologique qui le mettait en danger. Il avait pris sa bécane, un sac à dos, une carte routière et avait décidé de rouler à travers l’Hexagone pour se soigner. Il n’allait pas bien du tout mais il luttait pour survivre. Il est parti avant moi. Lorsqu’il a pris son casque, je lui ai lancé : « Bonne route ! »

— « Vous aussi ! », il a répondu sans me regarder. Puis il est parti sur sa Mash à travers les routes ensoleillées du Gers. J’espère qu’il va mieux ! Qu’il ne s’est pas arrêté sur un viaduc.

Pour l’heure, il ne pleut plus sur les Landes lorsque je quitte le MacDo d’Hagetmau. Redopé par le sucre et la caféine, j’envoie maintenant les gaz sur une nationale roulante. Je tangente Orthez. Il est temps de faire le second arrêt essence de cette première journée. Les Pyrénées, superbes, me barrent l’horizon. J’ai de nouveau la pêche, je conduis en souplesse. Malgré un mal aux cuisses occasionné par une selle dure et peu confortable, je fais corps avec la Honda. Mon cerveau est déconnecté du quotidien, il est entièrement consacré au pilotage.

Je roule à bon rythme. Je m’applique à saluer par un V de la main gauche les autres motards. Quand je dépasse un automobiliste qui me laisse volontairement le passage, je le remercie par un mouvement de flexion de la jambe droite. Ce sont les deux conventions majeures du fameux « salut des motards ». Parfois cela donne des situations croquignolesques et dangereuses. Boris et moi, nous avions remarqué que certains pilotes couchés sur leur bécane, dépassaient des voitures, plein pot, dans des configurations extrêmes, la jambe droite tendue pour remercier l’automobiliste doublé et la main gauche nous faisant le V confraternel, le tout au bord de la rupture et de la perte d’équilibre.

Quand on fait le V, on ne peut plus débrayer de la main gauche. Quand on tend la jambe droite, on ne peut plus freiner par l’arrière.

Impossible de saluer avec la main droite qui tient la poignée de gaz !

Je slalome sur les belles routes du pays basque. Je joue à cache-cache avec les radars et les flics. Finalement, je prends la direction du col d’Ibaneta. Le dernier gros village avant l’attaque du col est Saint-Jean Pied de Port. J’y arrive aux alentours de seize heures. Mon but est double. Tel un cow-boy arrivant dans une nouvelle ville et qui doit trouver une écurie pour son cheval et une chambre pour dormir, je me renseigne pour obtenir l’adresse d’un hôtel où je peux parquer la moto en toute sécurité. Penser à la fois à la sécurité de la Honda et à mon bien-être du soir est une excellente thérapie contre le mal de Boris qui me ronge. Une fois rasséréné sur le logement d’Honda Cébée et le mien, je peux partir en goguette dans les rues de Saint-Jean Pied de Port.

Le gros village ou la petite ville est plein de charme. Je me perds dans des ruelles moyen-âgeuses. Je suis surpris de croiser deux genres de touristes bien distincts : d’une part des motards quinquas et sexagénaires roulant en BMW ou Harley qui sont attablés en terrasse de café à deux pas de leurs montures et consomment des bières en regardant les passants d’un air las, d’autre part, des illuminés méprisants sillonnant la cité d’un air supérieur avec une coquille saint-jacques accrochée dans le dos. Les illuminés sont les plus nombreux. Il me faut cinq bonnes grosses minutes pour réaliser que les marcheurs aux coquilles sont des pèlerins qui empruntent le chemin de Compostelle.

Moi, je suis là, envoyé par Alain, par ma femme, avec ma discrète Honda, pour trouver un signe de Boris.

J’oblique à gauche, puis à droite et je tombe sur une charmante et vieillotte boutique de bouquiniste. J’entre, je salue un grand mec maigre et je commence à farfouiller. La librairie est pleine d’occases intéressantes mais je ne trouve pas la perle que j’espérais. Je suis déçu. Tout fait signe, bien sûr, mais je me disais qu’un livre aurait été un merveilleux message. Boris est, était, sera, un écrivain accompli des littératures de l’imaginaire. Il avait écrit quelques mille pages entre quinze et vingt-cinq ans, publié trois romans et une poignée de nouvelles très pessimistes. Comme j’ai une affection particulière pour les bouquinistes, j’ai pour règle de toujours acheter un livre quand j’entre dans ce type de librairie. Je m’apprête donc à acheter un SF de poche que j’hésite à acheter/lire depuis une bonne trentaine d’années lorsque je repère une mini-bibliothèque. Deux étagères sont remplies de Pléiade classées par ordre alphabétique. Depuis plusieurs mois, je recherche des éditions épuisées difficiles à trouver, même sur internet, à des prix raisonnables : le Lautréamont/Germain Nouveau et le Cros/Corbière. Lautréamont & Corbière représentent la poésie foudroyée en pleine jeunesse. Germain Nouveau, c’est l’inconnu célèbre qui fut ami avec tous les grands poètes de sa génération. Charles Cros, c’est le génie littéraire et scientifique incompris, l’homme qui s’est détruit à l’absinthe et au mal d’aimer.

En cette fin d’après-midi, dans la curieuse boutique nichée en pleine vieille ville, Cros et Corbière viennent de m’apparaître. L’incompris et le jeune mort !

Je ne peux m’empêcher de glousser bêtement en payant quarante-cinq euros le Pléiade Cros/Corbière. « L’incompris et le jeune mort. ». Je songe à ces deux poètes malmenés et dézingués par cette merde d’existence terrestre.

Je ressors avec mon achat, plus serein, extrêmement léger comme si Boris m’avait offert cet ouvrage.

Je traverse un pont qui surplombe un torrent. Je grimpe une rue en pente qui monte vers des remparts. Ici, il n’y a plus que des coquillards. Je suis l’unique motard reconnaissable à mon blouson blindé et aux bottes HD. Les coquillards exhibent un air condescendant qui m’amuse, l’air de dire : « nous marchons protégés par dieu, nous sommes des êtres supérieurs ».

Moi, je suis là par la volonté de Catherine et de Boris et j’emmerde toutes les divinités.

Après un coup de téléphone à Elric, mon ami dessinateur, à Catherine ma mère de Boris, je m’offre un sanglier avec une bonne bière basque dans un restau de la rue en pente.

Puis je retourne dans ma chambre d’hôtel où je m’endors en lisant du Charles Cros :

« Mes souvenirs sont si nombreux

Que ma raison n’y peut suffire.

Pourtant je ne vis que par eux,

Eux seuls me font pleurer et rire.

Le présent est sanglant et noir ;

Dans l’avenir qu’ai-je à poursuivre ?… »

– Charles, Tristan, Isidore, Germain, Boris, je lève un verre imaginaire d’absinthe à votre mémoire ! Demain, j’entrerai dans le désert des Bardenas !

François Darnaudet

François Darnaudet, né le 16 juin 1959 à Auch (Gers).

Il fait ses débuts en publiant des nouvelles fantastiques dans des anthologies chez Corps 9 (à Troësnes), avant de publier des romans au Fleuve noir avec sa femme Catherine Rabier ou en solo.

Pendant quelques années, il publie plusieurs dizaines de nouvelles d’humour noir, de fantastique ou policières dans Hara-Kiri, Professeur Choron, Fluide glacial, chez Denoël ou au Masque dans les anthologies Hitchcock.

Il retrouve un éditeur en 1997, et enchaîne depuis la publication de romans inspirés des œuvres de Jean Ray, Lovecraft, ou Graham Masterton, mais aussi de la mythologie gauloise ou du mythe de l’Atlantide.

Après avoir écrit une série de romans noirs politiques chez Baleine (un Poulpe), au Passage (L’Or du Catalan), et chez Mare Nostrum éditions (Le Dernier Talgo à Port-Bou), il repart dans une nouvelle direction avec Custer et moi (ActuSF), une autobiographie fantastique, et Bison Ravi et le Scorpion rouge, une enquête littéraire sur un inédit de Boris Vian aux éditions du Scorpion.

L’aboutissement de ce travail mêlant autobiographie et fiction est concrétisé par un second Poulpe : Les Ignobles du Bordelais, ayant pour thème l’affaire Malvy de 1917.

Notons également un hommage fort réussi à la littérature populaire française sous la forme d’un roman historique situé entre la Commune de Paris et le massacre de Custer à Little Bighorn : Trois guerres pour Emma.

Enthousiasmé par la révolution numérique, il crée, à partir de 2012, une œuvre parallèle et complémentaire5 de son œuvre papier, uniquement disponible en numérique.

En 2013, suite au grand succès de Le papyrus de Venise en numérique, il regroupe sous le nom de « Cycle Paris-Venise », une pentalogie romanesque comprenant Le Fantôme d’Orsay, Les Dieux de Cluny, Le papyrus de Venise, Trois guerres pour Emma et Le Möbius Paris Venise.

En bandes dessinées, il a scénarisé Josep Altimiras et Elric Dufau-Harpignies alias Elric.

Il vit dans le Languedoc-Roussillon.


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