Le miroir de David #19

| Le miroir de David |

Juste nos chevilles qui se tordent sur ces caillasses dures comme du métal, et rien. Nous marchons en silence, lentement, pesamment, attendant ce moment du petit affolement instinctif, ce moment où l’on se dit qu’on ne pourra plus aller plus loin et qu’on aura plus l’énergie de revenir… C’est évidement faux et pourtant ça trompe à chaque fois. Il faut juste continuer et passer ce premier stade de l’épuisement plus lié à la monotonie qu’à une réelle perte d’énergie. Il faut avancer, sans relever la tête, ne détectant la présence de l’autre qu’au roulis agaçant des caillasses glacées, avancer dans le rien minéral, dans l’absence d’air, enfermé en soi, assourdi par le roulis bancal et douloureux de la machine musculaire.

Ce qui me traverse, à défaut d’oxygène dans mes poumons, c’est « Chang s’en fout, lui. Compte pas revenir ». C’est si infantile que petite honte. Comme s’il pouvait m’entendre, ou comme s’ils pouvaient m’entendre…

Chaque pas vers le haut augmente le taux de radioactivité naturelle qui doit cacher Chang. Il l’espère. Je pense que ça n’a rien de scientifique. Que la maladie a déjà attaqué son cerveau, qu’il s’imagine des choses. Mais il m’a décidé à partir, il m’a arraché à mon Hermitage et à son énigme souterraine,  et je me dis que j’aurais peut-être l’occasion d’apprendre des choses avant qu’il meure. Même si je ne suis pas sûr d’avoir envie de savoir.

Après tout, je suis là pour arrêter de savoir…

Seules les traces humaines nous sortent de notre léthargie. Elles me font lancer… mais les mots s’écorchent dans la gorge, je m’y reprends, bois une gorgé, et relance « Il est temps de trouver notre chemin. Faut partir de là ». Chang répond dans un souffle « l’aventure ».

Voilà, le chemin des touristes s’éloigne. Mais j’ai arpenté ces pistes en long et en travers. Il faudra monter encore, loin, pour espérer l’aventure…

À l’ombre, la neige est éternelle. Tu fais comment pour ne pas laisser une trace ? Tu t’en fous. Comme les autres. J’ai toujours trouvé paradoxal que le vent arrive à tout éroder, même nos traces, sans air. Je sais pas, mais chaque fois cette pensée me trouble. Je sais bien qu’il y en a, de l’air, sinon on aurait mis les bouteilles. Mais quand même ! Le paradoxe, quand je grimpe comme ça, dans la glace, pour fuir, c’est le seul moment où j’ai l’impression d’être sain d’esprit. Le corps qui ronfle comme une machine et l’air coupant brise la nasse de la psychose paranoïaque. Comme si le froid me traversait, lavait tout, que je fusionnais avec la nature minérale, qu’enfin j’étais débarrassé de tout, de vous, de votre monde. Ici, il n’y a rien, et pas vous, vos histoires, vos mélasses, vos embrouilles perpétuelles, et surtout vos… malgré le cerveau au ralenti, une théorie, sur la simplicité du monde, ici, son extrême simplification, loin de l’hyperstimulation de la vie sociale. Comme la vie psychique n’est que le miroir de son environnement, ici… de la caillasse et même pas d’air ! T’as le cerveau monolithique, tu te crois, tu te sens… Mais si tu redescends, tout revient, pareil. Un grognement de Chang me rappelle son existence. Me demande… me demande ce que ça fait, dans son organisme, le poison ? Me demande deux secondes et puis j’oublie, concentré sur chaque pas, pour pas glisser, rouler, me tordre un truc.

Au premier bivouac, à l’abri d’une roche en surplomb, à l’abri même des satellites,  je fais bouillir de la neige pour préparer une tisane locale et Chang pose enfin la question « pourquoi êtes vous là ? ».

« Je suppose que vous savez ».

« Hum… Peut-être, mais expliquez-moi quand même ».

« Je n’ai pas supporté… La connaissance… Quand j’ai eu la certitude de ce qui se tramait… J’ai définitivement divorcé d’avec l’humanité ».

Un silence, une gorgé de ce breuvage brûlant et il susurre « Je comprends ».

Je reprends : « Savoir… J’ai toujours été dans l’action, mais comme un rouage… Brusquement, savoir tout et ne rien pouvoir faire. J’ai été pris d’une nausée insurmontable. J’ai compris que c’était déjà en marche, que rien ne l’arrêtait, que c’était notre destin collectif… Je n’ai plus supporté de faire parti de ce « notre » là ».

Un silence plus long, une gorgé brûlante et poisseuse et c’est moi qui reprends :

« Et vous ? Pour qu’ils veuillent vous éliminer ? ».

« Hum… J’ai eu les informations bien avant vous. Je suis plus cynique que vous, je ne me suis pas rebellé, mais j’ai eu le malheur de croire que je partagerais la même lecture, disons, vaguement “critique”, avec quelques vieux amis… »

« Ha ha ha ! les vieux amis ! ».

« Oui… Une vie irréprochable et une erreur un soir de beuverie… Par ce premier mot de doute, et même sûrement juste à l’intonation de ma voix, j’étais condamné. Le pire c’est que je m’en suis rendu compte instantanément, à… une certaine qualité du regard de mes “camarades”… Vous savez, de ces choses fugaces qu’on nous apprend à détecter ».

« Oui… ».

Je garde le couvercle du Thermos proche de mon menton de manière à laisser la vapeur glisser sur mon visage. Mais elle refroidit avant d’atteindre ma peau.

Déjà groggy, Chang demande « vous savez où on est ? ».

« Oui. En tout cas pas assez perdu. Mais ne vous inquiétez pas, demain… ».

Un silence glacé.

« Vous savez… Ha ha, je pense… en général on dit “vous savez” quand on va sortir un truc bien senti. Mais là, je sais que vous savez. C’est étrange. Enfin. Enfin. Vous savez… cette conscience qu’on prend, pas juste une pensée, non, un truc qui vous imprègne, une certitude fondée sur le savoir qui s’impose et remplace tout, cette évidence ravageuse que le problème de l’humanité, c’est l’humanité, et que c’est en train de mal tourner, sans espoir de corriger la trajectoire, parce que c’est écrit dans l’espèce… ».

« Je n’avais jamais formulé, pour tout vous dire ».

« Oui, mais vous savez, comme moi. Vous savez ce qui se trame. ».

« Oui oui. Mais je vous ai dit que je n’avais pas la même sensibilité que vous… Peu m’importe l’humanité… L’Histoire… ».

« Oui, OK, mais là, franchement, J’ai été écrasé par un sentiment morbide comme jamais… Un goût de poussière dans la bouche… Jusqu’ici encore parfois. La fuite n’efface pas le souvenir, malheureusement ».

« Hum… ».

« Je me demande… Nous aurions peut-être pu être amis, non ? ».

« Je ne sais pas. Vous savez bien, nous autres, nous sommes des narcissiques sans ego… »

« Comme les politiques ? ».

« Ha oui, tiens ! ».

Nous rions encore, faiblement. La fatigue nous accable. En vérité, nous sommes déjà perdus. Pas pour nous-mêmes, mais pour les autres. Pour moi, c’est pas nouveau. Je suis classé « disparu » depuis longtemps. Mais pour Chang, c’est nouveau. Je pense ça jusqu’à me souvenir qu’il a déjà vécu ça, qu’il s’est déjà perdu ici… Je n’ose lui en parler maintenant. C’est trop tôt même si ça risque vite d’être trop tard. Et je sais que le sommeil va nous prendre comme la mort.

 

 

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Alain François
Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.
De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.
En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.
En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.

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