Le miroir de David #18

| Le miroir de David |

Je n’aurais pas l’occasion de m’appesantir sur l’élytre de Ténébrion Omophlus lepturoides ramené du cœur de la montagne. Un message codé sonne, me lave des mystères pariétaux, me balance dans le reste du monde qui existe encore. Chang veut me revoir. C’est un piège, j’en suis sûr, il veut m’éliminer, j’en suis sûr, aussi sûr que je sais que je vais l’éliminer, et donc me débarrasser de cet importun qui me cherche des vérités dans mes mensonges.

Ce message est presque aussi bizarre qu’un élytre méditerranéen au cœur du cœur du haut du monde. Chang me propose d’assister à la répétition d’un groupe de rock local… Je décide de ne pas décoder, s’il y a un sens caché, et d’y aller premier degré, mais décidé.

Quand je rentre dans la longue pièce, extension moderne sur un bout de bâtiment paysan traditionnel, le son est assourdissant. De l’extérieur déjà je sentais les vibrations des basses. De quoi perturber les sens et décontenancer le meilleur des tueurs. Mes yeux s’habituent rapidement et j’identifie instantanément le danger, le fonctionnaire chinois qui tente de survivre dans cet enfer garage passablement maladroit. Mais je comprends. Le fonctionnaire n’est pas là pour moi, mais pour les paroles des chansons. Il doit décider si ces jeunes gens du cru pourront balancer leur chef-d’œuvre sur Youtube ou pas. Chang est là aussi. Je m’approche de Chang, le salue rapidement et m’adosse au mur à ses côtés. Il se penche. Je retiens un geste de prévenance. Mais il a les mains dans les poches, se penche vers mon oreille, et je comprends alors la pertinence du lieu. On pourrait se crier dessus sans que qui que ce soit ne distingue quoi que ce soit. Dans le pire bouge, nous aurions pu risquer une oreille indiscrète.

Il me glisse tout de suite :
— « je n’ai pas l’intention de vous tuer »
Je souris, me penchant à mon tour
— « mais peut-être que moi si ! »
Il rit
— « C’est inutile, je suis déjà mort »
Je me recule et le fixe…
— « Ils m’ont empoisonné… D’ailleurs, je dois être un peu radioactif, ne restez pas trop longtemps si prêt »
— « Qui ils ? Les services secrets belges ? » C’est évidemment une boutade.
— « Non, les miens »

Nous restons ainsi quelques instants, à suivre les doigts du soliste, le temps que je digère. Je ne peux m’empêcher, faute, de jeter un regard suspicieux au pauvre fonctionnaire censeur. Je me reprends,
— « pourquoi ? »
— « Trop long ici. Mais je ne suis pas là pour vous faire pleurer. Je n’en ai plus pour longtemps, et grâce au poison, ils me suivent à la trace. Je ne veux pas les satisfaire. je veux les perturber… »
— « Je vous comprends »
— « Je sais ce que vous cherchez. Je sais que vous la cherchez. Je veux venir avec vous »
— « Quoi ? Mais… »
— « Oui »
— « Non. Je… ça m’appartient. Vous ne pouvez pas… »
— « Si, je peux. Vous tenez à votre discrétion. Vous allez m’emmener, je veux qu’ils perdent ma trace quelque part dans la montagne, qu’ils s’arrachent les cheveux pour comprendre, qu’ils s’y perdent aussi, qu’ils y perdent leur temps… »
Touché. Je comprends. Il continue
— « S’ils trouvent ma carcasse qu’ils se demandent pendant des années ce qu’elle foutait là ! »
— « C’est votre vengeance, juste les emmerder ? »
— « Que puis-je faire d’autre ? Ils me talonnent… Quoi que j’entreprenne, ailleurs, ils m’arrêteraient »
— « Merci pour le cadeau. Si j’accepte, je me retrouve avec les services chinois au cul… »
— « Oui, mais ils ne sauront pas. Vous êtes invisibles. Je m’en suis assuré »
Je me recule encore et le regarde.
— « Que dites-vous ? »
— « Ils étaient sur vous, ils allaient vous trouver. J’ai effacé vos traces, je les ai perdus loin ».
— « Ha… Je dois vous remercier ? »
— « J’y trouve mon intérêt. Je vais sûrement avoir besoin d’aide, physique, pour les perdre. »
— « Bien. Alors partons. Retrouvons-nous demain matin au premier bivouac. Partons le plus normalement du monde, comme les veaux occidentaux, et nous nous écarterons de l’autoroute à merde rapidement ».
— « Très bien. Je suis prêt »

Ensuite, je penserais que le mystère de la montagne attendra, peut-être éternellement si je n’en reviens pas. Je penserais que peut-être, c’est ce que j’attendais pour me décider, pour enfin m’arracher de ma tombe et partir en haut, vers le vent et le froid, pour prouver la réalité de mon obsession. Je penserais à toute l’ironie… Partir en quête de la Yeti avec un Chang mourant !

 

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Alain François
Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.
De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.
En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.
En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.

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