Maurice De Bevere, dit Morris, créateur de Lucky Luke ? Pourtant, il n’était pas seul. Le rôle de son frère Louis a toujours été sous-estimé. Enquête.

Louis De Bevere, derrière Morris et sa femme Francine, Bruxelles, 1963.

Qu’a fait exactement Louis De Bevere pour Lucky Luke ? On sait qu’il a trouvé le nom du héros, qu’il a écrit le scénario d’un de ses premiers albums, La Mine d’or de Dick Digger. Mais Francine De Bevere, la veuve de Morris, limite son apport à ces deux points. A l’inverse, quand Michaël Baril et moi rencontrons en 2017 Danielle Monsch, éditrice de Lucky Productions, elle nous présente Louis comme le scénariste de toutes les histoires avant Goscinny. Qu’en est-il vraiment ? Sans s’avancer outre-mesure, on peut affirmer que le récit officiel a occulté l’importance fondamentale de celui qui est le vrai cocréateur de la série.

Le Sosie de Lucky Luke, Spirou, 1947-1948.

Michaël et moi essayons de joindre la famille de Louis. Nous passons de peu à côté de Dirk De Bevere, fils de Louis, décédé le 23 avril 2018. Mais sur le faire-part de décès de Dirk figure le prénom de sa fille. Contactée par Linkedin fin 2019, Yana De Bevere se dit tout de suite prête à parler de son grand-père. Elle a envie de lui rendre sa place et nous ouvre ses archives. Elle nous donne également les coordonnées d’Arvid Viaene, président du Inner Magic Circle de Courtrai, lui-même auteur d’une conférence sur Louis De Bevere en 2020. Nous allons pouvoir en savoir plus.

Louis, 12 janvier 1958.
Sa caricature par Morris dans les années 1980.

Voyons les pièces du dossier, à commencer par les contradictions de l’histoire officielle. Dans ses interviews, Morris assurait que son frère avait écrit le synopsis de La Mine d’or de Dick Digger, et rien d’autre. Peu vraisemblable : dans les archives de Louis, on a trouvé la trace de plusieurs versements, ainsi qu’un reçu pour le scénario de Lucky Luke et Androclès, une courte histoire publiée en 1956.

Reçu pour Lucky Luke et Androclès.

S’ajoute la confusion autour d’Alerte aux Pieds-Bleus. L’histoire paraît dans le journal Spirou en 1956, entre Des Rails sur la prairie et Joss Jamon, tous deux écrits par Goscinny. Pour expliquer l’absence à ses côtés du futur scénariste d’Astérix, Morris précisait que celui-ci était loin, à New York où il s’occupait du journal TV Family. Le hic, c’est que la chronologie nous est aujourd’hui connue, et que TV Family est paru en 1952-1953, donc bien plus tôt.

Goscinny, bon prince, reprenait d’ailleurs l’explication de Morris, mais avec plus de flou. « Alors j’en ai écrit un épisode et puis il y a eu une interruption à cause d’un voyage que j’ai fait aux États-Unis : Morris a fait seul Alerte aux Pieds-Bleus. » (Schtroumpf n°22) Problème là aussi : aucun voyage de Goscinny à New York n’est attesté après son retour en Europe en mai 1954. Ce n’est donc pas pour cette raison que Morris s’est passé de son camarade.

Quatrième de couverture de Mental Effects, 1997.

Or, Louis a écrit et laissé écrire plusieurs fois qu’il était le scénariste des premières aventures de Lucky Luke, et notamment de deux classiques, Docteur Doxey et Alerte aux Pieds-Bleus. Il en est par exemple fait mention en 1986 dans la revue  n°381 de l’Association Française des Artistes Prestidigitateurs. Morris le fréquentait toujours à cette époque et dessine une jolie caricature pour la revue : il n’a donc pas l’air de désapprouver. Si le sujet n’est plus tabou, c’est qu’entre-temps, Louis a pris sa retraite de l’enseignement. Vers 1985, le digne professeur de français s’est reconverti en prestidigitateur sur les scènes de Belgique et du Nord de la France. Il est compréhensible qu’à ses débuts le scénariste ait voulu rester discret sur une activité mal considérée qui pouvait troubler son administration, et qu’il ait demandé le secret à son frère ; plus rien ne le justifie désormais. Il lève malheureusement le voile trop tard pour que l’histoire de la bande dessinée l’entende. Quant à Morris, il est sans doute toujours content de se présenter comme son propre scénariste à un moment où il cherche à faire oublier le poids de Goscinny sur la série. 

Si par la suite Francine De Bevere a minimisé l’importance de son beau-frère, c’est aussi par peur d’une remise en cause de ses droits. Les biographies officielles ont donc effacé le plus de traces possibles de Louis, et avant cet article, Docteur Doxey et Alerte aux Pieds-Bleus ont toujours été attribués à Morris seul. Nous verrons bientôt si Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, dans le nouveau tome de leur intégrale, ont la possibilité de dévoiler la vraie histoire de cette participation.

Liste manuscrite de Leonza De Bevere

Yana De Bevere n’a jamais parlé du sujet avec son grand-père. Mais dans les dossiers de Louis, on retrouve de la main de sa femme Leonza une liste très explicite : La Mine d’or de Dick Digger, Le Sosie de Lucky Luke, L’élixir du Docteur Doxey, Alerte aux Pieds-Bleus, Lucky Luke et Androclès.

Des histoires qui correspondent toutes à des rencontres entre Louis et Maurice, et qui portent toutes une empreinte un peu différente.

Louis à dix ans et demi.

Reprenons l’historique:

Voilà la petite famille De Bevere en culottes courtes, dans un jardin, sans doute à Courtrai, fin 1930. Celui qui fait le show, avec un chapeau haut-de-forme et une baguette de magicien, c’est Louis. Une petite nappe recouvre devant lui la table sur laquelle il a disposé dés et gobelets. Trois autres enfants, dont Maurice et leur sœur Alice, le regardent avec une admiration certaine. Sans doute l’envie de l’imiter.

Avance rapide. Tout au long de leur enfance, les deux frères sont complices. Maurice suit Louis à l’université de Louvain, où celui-ci prépare une thèse en philologie romane. Il intègre aussi le club des étudiants de Courtrai, Moeder Kortrijkse, dont Louis a été président. À l’occasion d’une pièce écrite et jouée par Louis, Le membre amoureux ou la punition du péché, il illustre un extrait avec une séquence de trois vignettes en plan fixe : c’est la première bande dessinée qu’il fait connaître, déjà sur un texte de son frère.

Reproduction du livre d’or de Moeder Kortrijkse

Nous voilà maintenant dans l’immédiat après-guerre. Maurice se lance pour de bon dans le dessin. Il dessine un cow-boy, dont il va bientôt imaginer les premières aventures sur papier. Il cherche un nom. Il faudrait une allitération, lui conseille Louis, qui titrera un de ses propres livres Manigances mentales. Les deux frères pensent à Donald Duck, à Mickey Mouse. Louis ajoute : Lucky Luke ? Jolly Jumper ? C’est parti.

Le dessinateur, qui signe désormais Morris, intègre l’écurie Dupuis, où il imagine au jour le jour sa première aventure aux côtés de ses nouveaux camarades. Mais quand il apparaît que Lucky Luke va trouver une place régulière dans Spirou, il semble bon de lui donner une histoire plus construite. C’est l’été, et voilà justement Morris à nouveau en vacances avec Louis, le littéraire, l’intello. Premières idées partagées. La Mine d’or de Dick Digger. Le Sosie de Lucky Luke.

Alors que Louis commence sa carrière de professeur de français à l’Athénée de Furnes, Morris embarque en 1948 pour l’Amérique, avec Franquin et la famille Gillain. Il enchaîne seul les nouvelles histoires, courtes, souvent improvisées en fonction de l’inspiration du lieu. Le Mexique lui dicte Cigarette Caesar, ses lectures de bibliothèque donnent naissance à Hors-la-loi.

Mais le 26 février 1952, leur père Armand meurt. Prévenu en urgence, Morris embarque en mars et retrouve sa famille en deuil. C’est du moins l’occasion d’un nouvel échange avec Louis, d’où sort L’élixir du Docteur Doxey, une des histoires les plus drôles de l’avant-Goscinny. 

Lucky Luke et le Docteur Doxey, 1952-1953.

Morris repart ensuite à New York, où il écrit sans son frère le splendide Phil Defer. Rien ne laisse penser qu’il est aidé par un autre scénariste. En revanche, cela fait un moment que Goscinny lui souffle des idées, et c’est vers celui-ci que Morris se tourne pour écrire le scénario de Des Rails sur la prairie. D’emblée, le jeune René se montre d’un professionnalisme sans égal en comparaison de Louis : structure de l’épisode en 44 planches, description, dialogue. 

Pourtant, Morris, qui rentre alors en Belgique, se passe de Goscinny pour les bandes suivantes. Chargé de récits courts pour le nouveau journal Risque-Tout, il écrit lui-même le premier, Grabuge à Pancake Valley, et en demande un autre à Louis. En plus de Lucky Luke et Androclès, celui-ci imagine dans la foulée un dernier long scénario : Alerte aux Pieds-Bleus. Cette collaboration correspond à leur cohabitation dans la maison familiale de La Panne, avant que le cadet ne s’installe à Bruxelles. Emportés peut-être par leurs souvenirs de jeunesse, les deux frères y évoquent d’ailleurs les difficultés de l’Occupation.

Alerte aux Pieds-Bleus, 1956.

Morris a sans doute vu la différence entre ses deux scénaristes. Il demande un scénario à Goscinny pour le troisième récit de Risque-Tout, et il ne travaillera désormais plus qu’avec lui pour les longues histoires de Spirou. Joss Jamon, Les Cousins Dalton et tout ce qui s’ensuit.

Louis semble l’avoir regretté. On lui connaît un essai tardif : en juillet 1963, il propose à son frère Un télégramme pour Hot Stones, une histoire de télégraphe dont le synopsis, il faut bien le dire, fait pâle figure avec les scénarios qu’écrit alors Goscinny. Il mérite quand même d’être signalé que Le Fil qui chante, dernier album signé Goscinny et en décalage avec ses autres albums de l’époque, reprend plus ou moins l’idée de base de Louis.

Début d’un tapuscrit de Louis en 1963.

Deux récits fondateurs, deux autres albums canoniques, et une histoire courte. Ce n’est pas l’intégrale des récits d’avant Goscinny, mais c’est une liste majeure, à laquelle il faut encore ajouter l’invention des noms de Lucky Luke et Jolly Jumper. Sans Louis De Bevere, Lucky Luke ne serait certainement pas ce qu’il est.

Un autre article développera la vie de Louis et ses apports à la série. Il est déjà temps de noter l’importance des contributions. On a beaucoup parlé du thème du double dans Lucky Luke: et si l’ombre de Morris, c’était tout simplement son frère ?

Voir Goscinny à New York, La Déviation, 20 janvier 2021.

Clément Lemoine est né en 1980. Professeur-documentaliste de son vrai métier, il aime bien aussi lire des illustrés. Ses scénarios ont été publiés dans Paru-Vendu, Piskopat et les collectifs de l'association Onapratut, dont il est cofondateur. En tant que critique, il a participé à BDSélection, 9e Art/Neuvième Art, Parutions.com et Papiers NIckelés. Il est également l'auteur d'une comptabilité des traducteurs et traductions dans l'œuvre de René Goscinny, "Versions originales" (SCUP 2013). Avec Michael Baril, il s'intéresse tout particulièrement aux détails de l'histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.

2 thoughts on “L’autre créateur de Lucky Luke. 1: Le scénariste fantôme

  1. D’où vient l’information sur la contribution de Louis au nom du personnage? Vous sourcez et argumentez bien son apport à divers scénario mais pas sur ce point.

    1. Pour le coup, Morris a souvent évoqué la chose dans ses interviews. Une citation explicite, sur Radio Bleue le 26 janvier 1997 : « J’ai une soeur et un frère, qui était le littéraire de la famille et qui a trouvé le nom de Lucky Luke. »

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