Crawler dans l’eau des cataclysmes (Le miroir de David #20)

| Le miroir de David |

Déjà qu’un souvenir : Cette petite phrase d’une des dernières lettres codées de David me tournait dans la tête jusqu’à la nausée. « Crawler dans l’eau des cataclysmes » m’était revenu comme ça, comme un flash glacé, comme on ne sait jamais le pourquoi d’une réminiscence, tout surpris de sa pertinence, de la pertinence de notre saloperie d’inconscient. « Crawler dans l’eau des cataclysmes », que j’avais noté pour tenter d’en décoder le sens caché, me semblait aujourd’hui parfaitement illustrer notre situation présente, et la situation de l’humanité dans les décennies qui suivront nos disparitions. Chang dormait légèrement, en gémissant régulièrement. Je l’avais vu frémir tout à l’heure, quand les deux chasseurs russes ont traumatisé la montagne. Bruit d’orage et glissement des glaces instables. Dans son délire, je sais qu’il a pensé qu’ils venaient pour lui. C’est juste la patrouille habituelle. Et quant à « eux », je pense pour ma part qu’ils attendent juste le temps de son agonie pour classer son dossier. C’est-à-dire pour effacer toute trace de son existence. Alors, il deviendra définitivement ce qu’il était déjà partiellement : un personnage de fiction. Mais pour l’instant, il n’est pas encore totalement mort. Et franchement, je ne pouvais pas lui dire décemment « ne vous inquiétez pas », mais je pensais vraiment qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Depuis que je me suis perdu dans ces montagnes, personne n’était venu, à part quelques militaires paumés, parce qu’en venant ici, on se sort du monde, du jeu, et donc qu’on ne compte plus. « Personne ne viendra, j’en suis sûr, personne ne nous suivra, et personne ne nous trouvera ».

Personne d’humain.

Jusqu’ici, nous avions eu un temps superbe, soleil qui transforme les surfaces glacées en miroir suintant et dégivre les visages, ombre cristallisante, vent supportable. Je devais relever Chang de plus en plus souvent, parfois le soutenir pour avancer. Il me glissait quand il pouvait « je v… vous ralenti… et je suis en train… de… vous contaminer», comme si ça avait de l’importance. Nous étions maintenant perdus. Nous avançions là où nous pouvions, sans choisir notre chemin, en évitant ce qui demanderait des efforts physiques définitivement inaccessibles à Chang. Quatre jours après notre départ, la tempête. Ici, elles viennent, brusquement, comme un coup de marteau derrière la nuque. Rien qui se lève, tout qui s’abat. Nous étions équipés, mais rien n’y fait, on ne s’habitue pas à cette violence qui rend le monde inhabitable. Nous avions dû nous abriter une bonne part de la journée et reprendre l’ascension en soirée avant de trouver le bivouac idéal, une anfractuosité, demi-grotte plate que j’obturais presque avec de la neige. Nous y tenions assis, adossé à la roche, et avions juste la place pour nous allonger.

Dans la nuit, le vent est tombé. Il me faudra un moment pour me rendre compte du retour du calme. Juste après minuit, je me suis endormi et réveillé brusquement. Oui, le calme. Je me souviens, j’ai gratté la glace pour voir dehors, et je n’ai rien vu. C’etait idiot ce réflexe, de vouloir voir dans ce noir. Chang était éveillé. Il râlait légèrement, presque inaudible. Les questions me brûlais les lèvres, mais je n’osais pas déranger son calvaire. C’est lui qui a commencé. “Vous savez tout… Non ? Pourquoi attendre de moi… » « Je ne sais pas, peut-être que je sais. Je sais que vous étiez dans l’étouffoir des premières expérimentations de manipulation génétique chinoise…. » « Oui… Je devais faire en sorte que rien ne fuite, jusqu’à tuer ceux qui auraient eu… » « Et vous étiez aux premières loges quand ça a réussi, et quand elle s’est échappée ? » « Oui… je devais la retrouver… Mais c’est elle qui m’a trouvé. ». Il a tenté de rire. Oui, il a tenté de rire ! Encore, mais toussa, cracha du sang, racla sa gorge sèche, et épuisé, retrouva son souffle qu’au bout d’une éternité de gémissement. Je me souviens, là, de m’être dit que je n’en saurais pas plus. Mais je savais déjà tout. J’étais bien placé pour savoir qu’il avait échoué à étouffer les expériences chinoises. L’occident était en retard, à l’époque, et nos services pistaient la science chinoise, très intrigué, en particulier, par la fabrication de cette nouvelle espèce d’une intelligence moyenne, mais d’une force et d’une vitalité prodigieuse…

C’est quand Chang se calma, sa respiration devenant presque inaudible, comme arrêté, qu’un brusque sentiment morbide me provoqua un réflexe de fuite. Je donnais un violent coup du talon dans mon rempart de neige. Mais il était maintenant de la glace la plus dure. Mon affolement devint panique. J’attrapais mon piolet, et j’attaquais cette glace qui céda brusquement. Je dégageais l’entrée de notre abri, l’ouvrant au froid et à la nuit. Un calme terrifiant écrasait la montagne. Dehors, je restais à quatre pattes un moment, avant de me relever, lentement, de me redresser et de tenter de distinguer quelque chose. J’avais besoin de voir, n’importe quoi. Même de très subtiles nuances d’anthracite dans les masses me rassuraient.

Oui, c’est bien à cet instant qu’il y eut un bruit. Si léger que j’ai cru rêver. Un crissement sur la neige ? Au second bruit, c’était trop tard. Une masse immense me dominait, une odeur ! Comment avais-je pu occulter « ça » ? Le coup massif m’envoya voler à quatre mètres. Je tombais lourdement, mon flanc portant sur une roche trop aiguë, respiration coupée. Je poussais un hurlement de douleur et de frayeur mêlées. En relevant la tête, je distinguais la masse pliée en deux devant notre grotte. Je restais sans réaction, tous mes réflexes professionnels annihilés par la terreur. J’ai vu. Je l’ai vu. Je n’ai pas rêvé. Je l’ai vu passer son bras monstrueux dans la grotte, attraper le corps de Chang comme si c’était rien, le tirer à elle et le poser sur son épaule. Je tentais de me redresser, plus par réflexe que par héroïsme, mais à cet instant-là, elle se tourna vers moi, haute comme une montagne, comme se dressent les ours, et me jeta un regard… Un regard ! Là, j’en suis sûr, Chang gémi. Elle fit glisser son corps dans ses bras, le tenant comme on tient un nouveau né, et posa son regard sur lui ! Ce regard ! et sans se préoccuper de mon existence, elle disparut dans la pente, au dessus, à une vitesse prodigieuse, emportant ce qui restait de Chang.

Le matin, négligeant les tisanes locales, je me suis préparé un café lyophilisé devant la grotte. Chang avait bien disparu. Son matériel était bien là, abandonné. Je n’avais pas rêvé. Les traces étaient là, dans la glace et la neige, figées par le froid. Tout était à sa place. J’avais trouvé la Yéti. Je l’avais trouvé et perdu. Des années, ma folie accrochée à ce but, tendue vers, et voilà, la rencontre, c’était ça, cette impossibilité de rencontre, cette violence et rien. Nous pensions la chercher, mais c’est elle qui avait l’odorat pour reconnaître quelqu’un sur des kilomètres de montagne, et c’est elle qui avait retrouvé Chang. Et c’est le cadavre de Chang qui allait la tuer, en la contaminant.

Quel étrange conte ironique, pensais-je. Et une petite voix me dit alors : « il ne te reste que le mystère souterrain ». Comme s’il ne me restait que l’enfer.

 

 

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