Né en 1912 du cerveau prolifique d’un auteur américain de westerns et de SF, magnifié par le pinceau de Hal Foster et de Burne Hogarth, Tarzan reste le prototype de l’homme de la jungle. Mais sa double origine – une Amérique qui va mettre à profit le premier conflit mondial pour sortir de son isolement, et l’aristocratie victorienne dont il est issu et qui règne encore sur le globe, continue à peser lourdement sur sa destinée. Dans une bande récente de Russ Maning, ne le voit-on pas combattre une armée de libération tiers-mondiste venue gruger de pauvres noirs qui ne demandaient que le maintien des traditions ? Oui, bwana… Tarzan, qui n’en peut mais, représente bien toujours une certaine Amérique, plus menaçante sans doute que ces nudités que nos censeurs frileux gommaient plus ou moins habilement dans les illustrés pour enfants de l’immédiat après-guerre. Aussi, quand on vit fleurir, d’Italie en France, tous ses rejetons, on comprit vite qu’il s’agissait moins de plagiats utilisant habilement un filon éditorial assez juteux, que du mythe qui se cherchait un second souffle. Le premier d’entre eux, Tarou[1], est originaire de l’île indonésienne de Bali, et n’a rien d’un WASP[2]. Et si Akim[3] est encore présenté comme le fils d’un consul britannique, se marie et a un fils,  Panthère blonde[4] ne se contente pas d’être la girl friend de son pâle faire-valoir masculin et revendique déjà une certaine forme de libération de la femme ; Tiki[5], quant à lui, n’est qu’un adolescent aux membres graciles dont les aventures tournent résolument le dos à la modernité, puisqu’elles se déroulent sur la côte orientale de l’Afrique, du temps des premières explorations européennes. Avec Zembla, ultime avatar, et sans doute le dernier des tarzanides[6], qui semble pourtant installé définitivement dans le mythe, la rupture est encore plus franche…

Le personnage apparaît en juin 1963 et continue encore aujourd’hui, en passe de battre le record de longévité dans le petit monde des émules italo-français de Tarzan. Le monde a changé cependant, l’Afrique aussi. Les mythes ne sont plus ce qu’ils étaient.

On ne s’arrêtera pas sur la longueur des cheveux de cet ultime roi de la jungle. S’il est peu vraisemblable que Tarzan fréquente régulièrement les salons de coiffure, il ne l’est pas davantage que lui ou Zembla demeurent imberbes. L’écrivain français Michel Tournier qui s’y connaît en sauvageons, a écrit dans Le Vol du vampire[7], quelques pages incontournables sur le sujet.

Zembla se doit également d’être fidèle à son rôle de roi de la jungle : les animaux sont ses amis, il parle leur langue. En revanche, conformément à un code implicite de la BD depuis les premiers « Tintin et Milou », s’ils parlent entre eux et si leur maître les comprend, les autres humains ne les entendent point, vraisemblance oblige. Notons tout de même le caractère surprenant de la ménagerie que notre héros promène avec lui : un lion, bien sûr, mais aussi un chat sauvage et… un kangourou ! Pourtant, les auteurs prennent parfois soin de nous signaler, non sans ironie, qu’il n’y a pas de tigre dans le continent africain, par exemple.

Les aventures de Zembla ont pour cadre une Afrique moins intemporelle qu’il n’y paraît : l’ère des indépendances a succédé à celle des colonies. L’action se déroule au Karunda, république imaginaire. Le décor est celui d’une Afrique méridionale où voisinent états indépendants (ou bantoustans ? ) et zones de peuplements blanches. La coexistence plus ou moins pacifique entre les anciens colons et la nouvelle administration autochtone est évoquée par moments. Souvent, policiers ou militaires sont noirs. Le fils adoptif de Zembla aussi. C’est là que le bât blesse : imaginerait-on Tarzan, sans Jane, adopter un « négrillon » ?

Ce dernier, prénommé Yeye, est un personnage clé : encore enfant, joufflu et grassouillet, il n’a pas le physique avenant de ces adolescents en crise profilés en petits hommes qui, dans mainte BD, font équipe avec les super héros qu’ils admirent – et rêvent peut-être de remplacer un jour (Robin et Batman, Terry et Pat Ryan dans Terry et les pirates de Milton Caniff, etc.) ; jetant sur le monde des adultes un regard sans concession, il s’affuble même des dépouilles d’un ordre déchu : le casque de MP dont il est toujours coiffé, sur quel champ de bataille a-t-il été ramassé ?  Et ce gros réveil qu’il porte en pendentif, toujours arrêté à 5 heures, indique-t-il l’heure du thé qui n’aura plus jamais lieu ? Commentant, en « petit nègre » et avec l’ironie d’un chœur antique parfois, l’action qui se déroule sous nos yeux, prenant parti d’en rire, c’est presque un personnage nietzschéen, le petit frère de l’homme supérieur des « trois métamorphoses »[8] redevenu enfant, qui s’assoit dans le sable et joue aux dés, par delà bien et mal. Il n’est pas sans signification que Zembla l’élève comme son propre fils…

Rasmus, l’autre compagnon humain de Zembla, est aussi un personnage en forme de clin d’œil. Sa tenue ridicule, et peu seyante sous les tropiques, chapeau claque et frac de la belle époque, est empruntée en tous points à Mandrake le magicien, le célèbre personnage de Lee Falk et Phil Davis. Ici, il s’agit d’un piètre illusionniste dont la carrière ratée s’est achevée au Karunda. Un bien brave homme au demeurant, qui a sauvé une fois la vie de Zembla. Un personnage sympathique, mais qui joue les seconds rôles ingrats dévolus aux amuseurs… Sa langue peu soutenue est émaillée de « purée !», une interjection devenue familière dans la France du début des années 60, qui caractérisait le vocabulaire des pieds-noirs, ces français chassés d’Algérie après l’indépendance.

« Has been » nostalgique d’un passé révolu, Rasmus est un adieu vivant aux surhommes et aux super-pouvoirs. Encore un…


Les femmes ne font que passer, comme il est d’usage dans une « publication destinée à la jeunesse », toujours belles, jeunes, charmeuses, filles ou nièces de savants fous, princesses lointaines enlevées par des traîtres, guerrières fourbes et dangereuses… Les choses n’ont guère changé en près de 40 ans, malgré la révolution sexuelle qui a affecté l’occident, et le vieillissement du lectorat de Zembla; en témoignent les lettres de lecteurs nostalgiques, quadra- ou quinquagénaires, qui lisent le petit format depuis 30 ans et souhaitent y retrouver l’ingénuité des premières bandes. Nos compagnes semblent laisser indifférent le héros, tout entier à sa défense de la nature et hostile à tout ce qui vient du monde civilisé.

C’est la grande cause de Zembla, la nature. L’engagement écologiste du personnage est sans doute beaucoup plus porteur aujourd’hui que dans les années 60. « Fondateur », avec d’autres personnages de la SEMIC, tels Frank Universal et Corsak, de la WSU (« World Safety United Nations », une force d’intervention contrôlée par l’ONU qui se donne pour tâche la préservation des équilibres naturels), il était sans doute à Porto Alegre en 2001 aux côtés de José Bové, qui sait ? Sur le front de la mondialisation, Zembla a sans doute encore de belles années de service. Etrange avatar pour un personnage né dans les laisses d’un super héros US un peu mégalo. Juste retour peut être, dans l’esprit de l’homme à l’état de nature de Rousseau, du Livre de la jungle de Kipling ou des travaux du docteur Itard sur le sauvage de l’Aveyron. Et si c’était Tarzan, l’imposteur ?

 PETITE CHRONOLOGIE DES TARZANIDES, DE FRANCE EN ITALIE 

Targa (G. Estève)                                 France 1947-1951
Tarou (Bob Dan)                                  France, 1948-1961
Panthère blonde (E. Magni)              Italie-France, 1948-1950
Akim (Augusto Pedrazza)                   Italie, 1950-1968  – France, 1958-1991 (756 numéros)
Tiki/Kiwi (U. Pratt / S. Fenzione)       Italie-France, 1962-67
Zembla (Franco Oneta)                       France, 1963-…
Tanka (Yves Mondet)                           France, 1967-1968 

 LES TROIS VIES DE ZEMBLA 
Le personnage de Zembla apparaît dans Spécial Kiwin° 15 en juin 1963 ; en juillet de la même année il a son propre support, le mensuel Zembla, qui paraîtra au long de 479 numéros jusqu’en décembre 1994. Le succès de la série amènera les éditeurs à lui adjoindre un trimestriel, SpécialZembla, qui paraît encore aujourd’hui. Au n° 63 Zembla devient même bimensuel ! Jusqu’en 1975, Zembla ne publie que des inédits ; à partir de son n° 200, la revue alterne récits originaux et rééditions. Il en va de même pour le supplément trimestriel, puis bimestriel, à partir de son n° 69. La dernière histoire originale paraît en 1979, dans le n° 297. Pendant 20 ans le PF survivra, à la grande satisfaction des collectionneurs sans doute, en publiant uniquement des rééditions et… des rééditions de rééditions ! Au mois de décembre 1999 le n° 152 de SpécialZembla republie enfin du matériel inédit créé par de jeunes auteurs pour le compte de la SEMIC, désireuse de célébrer dignement son 50èmeanniversaire. En octobre 2000 l’éditeur lance une souscription pour une édition à tirage limité du fac-similé du n° 1 de Zembla

 LES AUTEURS DE ZEMBLA 
Le personnage fut à l’origine une commande de Marcel Navarro patron des Editions Lug, désireux de concurrencer le succès d’Akim publié par son rival d’Aventures & Voyages.  Les scénarios furent successivement écrits par Cesare Solini, Attilio Mazzanti, Maurizio Torelli, Veronese, Mario Gomboli et Agostini. Graphiquement, Zembla fut créé par Augusto Pedrazza, le dessinateur d’Akim. C’est sans doute pour le distinguer de ce dernier que Pedrazza affubla Zembla de la longue chevelure qu’il porte toujours. Pedrazza dessina les premiers épisodes parus dans Zembla et Spécial Zembla. Plusieurs dessinateurs s’attelèrent à la tâche ensuite : Pietro Gamba et Bertrand Charlas principalement, un seul épisode étant signé Biffignandi. Très vite, une signature s’imposa : celle de F. Oneta. Sous ce dernier nom se cachaient en réalité deux frères, Franco et Fausto. On sait aujourd’hui que seuls les épisodes signés sur la première planche de l’histoire « F. Oneta » ou « F. One » sont de Franco Oneta. Les épisodes non signés furent pris en charge par Fausto, Franco se contentant d’encrer les personnages principaux. Les deux frères réalisèrent ainsi plusieurs centaines d’histoires pendant près d’une quinzaine d’années Récemment, Zembla a repris du service sous la plume d’un jeune dessinateur français, Christophe Malgrain. Avec Thierry Mornet (rédacteur en chef chez SEMIC) et Jean-Marc Lainé au scénario, il se propose d’adapter le seigneur de la jungle aux réalités des années 2000. Intégré au « Semic ‘Verse » Zembla a d’ailleurs retrouvé dans un récent numéro un super-héros créé en 1980 par F. Oneta (sous le pseudo de Frank Honest) pour Mustang : Ozark. Un jeune dessinateur espagnol, Manuel Garcia, vient par ailleurs de rejoindre leur équipe, coachée par le franco-américain Jean-Marc Lofficier. 

 LES « PETITS FORMATS » EN FRANCE : MECONNUS, MAL AIME
 
Avant la deuxième guerre mondiale un nombre important de périodiques, hebdomadaires de grand format appelés « illustrés », publia en France les grandes séries américaines, Brick Bradford, Flash Gordon, Raoul et Gaston[9] et bien sûr Tarzan. La conjoncture politique de l’après-guerre, le souci de bienséance et aussi l’anti-américanisme ambiant, imposèrent la fameuse loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, visant avant tout à censurer les super-héros jugés tendancieux voire immoraux. Ainsi les séries de science-fiction d’origine américaine disparurent-elles assez vite du paysage de la BD française ; exit Tarzan également. Seul Spirou (édité en Belgique) publia quelques bandes de Hogarth en 1946. En marge du mainstream représenté par SpirouTintin ou Pilote parut alors une myriade de petits formats imprimés en noir et blanc sur du papier bien souvent de mauvaise qualité, ayant continuellement  maille à partir avec la censure. Ces fascicules aux couvertures vivement coloriées étaient publiées par des maisons d’éditions travaillant avec du matériel américain, italien et espagnol, mais aussi des dessinateurs français (Artima puis Arédit, Lug, Aventures & Voyages). C’est là que virent le jour la plupart des « tarzanides », mais aussi un bon nombre de récits complets de guerre, d’aventures, des westerns, des BD sportives, policières, etc. En 1956 par exemple, Artima publiait tous les mois une quinzaine de petits formats consacrés à des genres très divers. Puis vint l’essoufflement, la BD populaire ne faisant pas le poids devant des géants éditoriaux comme Dupuis ou Dargaud. Aujourd’hui, alors que le genre connaît un second souffle, la SEMIC – qui a repris les Editions Lug – vient symboliquement de retirer la référence à la fameuse loi de la deuxième page de couverture de ses pockets. Mais l’expérience qu’elle tentait parallèlement pour redonner vie au magazine Fantask (revue mythique des éditions Lug victime de la censure en 1969) vient d’échouer : le bimestriel n’aura vécu que 4 numéros. 

Parution originale en Italie sous le titre[10] :

« Zembla l’ultimo dei Tarzanide » in Fumetto # 43, Reggio Emilia (Italie), 

ottobre 2002, pp. 8-9 (traduzione dal francese di Gianni Brunoro)


[1] de Bob Dan (Robert Dansler), 1947 sq. (Artima).

[2] « White, anglo-saxon, protestant » : le stéréotype du héros US.

[3] d’Augusto Pedrazza : Italie, 1950-1968 ; France, 1958-1991 (Aventures & Voyages).

[4] De E. Magni, Italie-France 1948 sq.

[5] de Ugo Pratt, repris par Stelio Fenzione : « Kiwi il figlio della giungla » in Corriere dei piccoli (Italie), 1962-67 ; « Tiki, fils de la jungle » in Lancelot (France), 1962-67.

[6] Si l’on excepte l’éphémère Tanka d’Yves Mondet, paru dans le Nevada des Editions Lug en 1967-1968.

[7] Folio/Gallimard

[8] Dans Ainsi parlait Zarathoustra.

[9] Tim Tyler’s Luck de Lyman Young, Cino e Franco in Italia.

[10] L’article a ensuite été repris en français dans une publication à tirage très limité : « Zembla le dernier des tarzanides » in Mélanges # 01, Éditions Yama Otoko (Francis Valéry), mars 2004, pp. 43-47