Wonder Woman

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Vous consultez la co-publication de l’article « Wonder Woman » du blog de Jean-Noël Lafargue « Le dernier blog »

Le dernier (et premier) bon film issu de l’univers DC comics, à mon goût, était jusqu’ici Batman Returns (1992), le second Batman réalisé par Tim Burton, qui profitait du talent de cabotins géniaux tels que Christopher Walken et Danny de Vito, mais aussi et surtout du personnage de Catwoman, parfaitement incarné par Michelle Pfeiffer. Une des forces de ce film était son humour, notion totalement absente des plus ou moins assommants Batman de Christopher Nolan, où je n’ai ri de bon cœur qu’aux moments qui étaient censés être les plus graves. La tentative de marier un certain humour à un univers sombre dans le récent Suicide Squad m’a semblé intéressante le temps de la bande annonce, moins sur la longueur, malgré de bons personnages et quelques idées. Quant aux Superman du troisième millénaire, à Superman vs Batman et Green Lantern, je les ai gommés de ma mémoire.

J’attendais tout de même impatiemment ce Wonder Woman qui devait constituer un renouveau des productions inspirées par l’univers DC, et même un événement sans précédent dans l’histoire de l’adaptation de bandes dessinées de super héros au cinéma : enfin, on allait donner sa pleine mesure à une super-héroïne, enfin on allait la prendre au sérieux. Il y a quelques années j’ai écrit un article sur le traitement absurde dont les super-héroïnes faisaient l’objet au cinéma1: les cadres hollywoodiens, certains que des films dont le super-héros est une héroïne ne peuvent pas avoir de public, ont pu valider leur préjugé en produisant de mauvais films qui, comme prévu, constituaient un échec artistique et public : Supergirl, Catwoman ou Elektra seraient des navets quel que soit le sexe de leur protagoniste principal. Dans cet article, je parlais évidemment de Wonder Woman, une héroïne inventée dans un but très précis sur lequel je vais m’étendre un peu plus loin.

La Wonder Woman que vient de sortir DC Films était en projet depuis dix-huit ans. La rumeur a promis successivement le rôle à plusieurs actrices, parmi lesquelles Sandra Bullock, Catherine Zeta-Jones, Kate Beckinsale, Jessica Biel, Angelina Jolie, Megan Fox et même Mariah Carey. Comme chacun sait, le rôle est allé à Gal Gadot, une miss Israël de près d’un mètre quatre-vingt qui fut instructrice au combat lors de son service militaire2 et qui a la réputation de faire ses cascades elle-même.
Le film a failli être scénarisé et réalisé par Joss Whedon, qui a toujours su écrire des personnages féminins forts : Buffy, Willow et Faith dans Buffy the vampire slayer, toutes les femmes de la série Firefly ou encore Black Widow dans Avengers. Et puis Joss Whedon s’est dégonflé, il n’a pas voulu entre en lutte contre les studios pour défendre un film dont ceux-ci ne voulaient pas3. Entre temps, en 2011, une série consacrée à Wonder Woman a été mise sur pied, avec Adrianne Palicki dans le rôle. Seul le pilote de la série a été tourné.

De gauche à droite : Wonder Woman dans la version originale d’H.G. Peter, le dessinateur d’origine, dans les années 1940 ; Incarnée par Lynda Carter dans la série télévisée de 1975 ; dessinée par Alex Ross ~2000 ; dans la série de 2011 ; dans le dessin animé Justice League, au cours des années 2000. Il existe aussi un téléfilm de 1974 avec Cathy Lee Crosby dans le rôle-titre, que je n’ai pas vu mais qui semble très éloigné de la représentation habituelle du personnage.

Après la défection de Whedon, les studios, qui ont sans doute pris la mesure du caractère symbolique de Wonder Woman, sont partis en quête d’une femme pour réaliser le film. Ont été pressenties Kathryn Bigelow (Démineurs, Strange Days), Mimi Leder (Deep Impact), Catherine Hardwicke (Twilight), Karyn Kusama (GirlfightÆon Flux), Angeline Jolie, Julie Taymor (Frida), ou encore des réalisatrices expérimentées de séries télévisées : Tricia Brock, Michelle MacLaren. C’est finalement Patty Jenkins, l’auteure de Monster, qui a assuré la réalisation de Wonder Woman, sur un scénario de Zack Snyder4, Allan Heinberg, Geoff Johns5 et Jason Fuchs. Une femme à la réalisation, donc, mais pas au scénario. Mais après tout, le très féministe créateur de Wonder Woman était lui aussi un homme.

William Moulton Marston

Il est intéressant de revenir sur William Moulton Marston (1893-1947), le créateur de la super-héroïne la plus populaire de l’âge d’or des comic-books. Psychologue, inventeur du détecteur de mensonges (dont l’utilisation l’a convaincu que les femmes étaient plus honnêtes que les hommes), il a aussi pris position en 1940 pour la valeur instructive et exemplaire de la bande dessinée6, ce qui a attiré l’attention de Max Gaines, l’éditeur de Superman et Batman, qui a demandé à Marston de devenir consultant chez DC Comics, dans le but notamment de répondre aux critiques formulées contre Superman, en qui beaucoup voyaient la version fasciste de l’Übermensch. Marston a proposé à Gaines la création d’une série qui offrirait aux filles une représentations de femme à laquelle s’identifier, qui soit à la fois puissante et, malgré son statut de personnage mythologique (amazone dans le comic book d’origine, quasi-divinité à présent), humaine et, tant que son sens du devoir ne la force pas à combattre, pacifique. Marston a même dit un jour : « Frankly, Wonder Woman is psychological propaganda for the new type of woman who, I believe, should rule the world ». S’il n’a pas donné la Terre entière à son héroïne, Marson n’a pas hésité à imaginer, en 1943, une femme présidente des États-Unis… en l’an 3000. Outre les aventures de Wonder Woman, le fascicule contenait des pages parlant de femmes fortes ayant effectivement vécu, comme l’aviatrice Amelia Earhart. Le premier dessinateur de Wonder Woman a été Harry George Peter, qui ne reste guère célèbre que pour ce travail qui l’a occupé jusqu’à sa mort, en 1958.

illiam Moulton Marston, ses enfants et les mères de ces derniers, Elisabeth Marston et Olive Byrne.

Au passage, il faut savoir que Marston aimait tant les femmes qu’il en avait deux : il a vécu avec son épouse légitime, Elisabeth, mais aussi avec une femme un peu plus jeune, son assistante Olive Byrne, qui était présentée aux curieux comme une jeune veuve, sœur d’Elisabeth.
Olive était issue d’une famille d’activistes féministes puisqu’elle est la fille et la nièce des créatrices d’une clinique dédiée au contrôle des naissances, qui a posé les bases de ce qui deviendra plus tard le planning familial aux États-Unis — activité pour laquelle ces deux sœurs ont été arrêtées : une policière en civil s’était fait passer pour une patiente et avait pu démontrer que les femmes se faisaient fournir des informations sur la contraception, pratique illégale à l’époque.
Elisabeth, elle, a été avocate et psychologue, elle a inspiré à son époux sa découverte du polygraphe. Les deux femmes ont continué à élever leurs enfants respectifs et à vivre ensemble après la mort précoce de Marston, à l’âge de 53 ans, et jusqu’au décès d’Olive, en 1985.

Dans Look Magazine en décembre 1938, William Moulton Marston utilisait son polygraphe pour sauver des couples…

Les deux femmes semblent avoir inspiré le personnage de Wonder Woman à la fois pour divers détails biographiques, physiques et cosmétiques (les bracelets de l’amazone sont identiques à ceux que portait Olive), mais aussi comme co-auteures non-officielles. Après la mort de son époux, Elisabeth Marston a d’ailleurs tenté de se faire embaucher par DC Comics pour continuer l’œuvre de William, sans succès7. Et c’est bien dommage, puisque Wonder Woman verra alors ses aventures perdre toute leur charge féministe subversive. L’amazone s’intéressera subitement à la mode et deviendra la secrétaire de la Justice League of America. Redevenue une icône féministe au cours des deux dernières décennies, elle est désormais officiellement bisexuelle.

Le psychologue Fredric Wertham, auteur d’un brûlot anti-bande dessinée, Seduction of the innocent, avait accusé Marston de faire la promotion de l’homosexualité féminine, puisque Diana vient d’une île où ne vivent que des femmes. Wertham avait aussi remarqué beaucoup de scènes de fessées et de ligotage et leur prêtait une charge érotique, ce qui n’était pas forcément une erreur, de même qu’il ne s’est pas trompé en considérant (et pour lui ce n’était pas une qualité) que Wonder Woman faisait la promotion de l’idée d’égalité des sexes8

Le film

Le fait que Wonder Woman soit un projet conscient de propagande féministe en fait un objet d’étude passionnant et force à être attentif à sa destinée et aux rapport que l’héroïne au lasso de vérité entretient avec la société. De ce point de vue-là, le film se montre respectueux des périodes « engagées » du personnage : Diana est une jeune femme sans peur, surpuissante, compatissante, qui ne perd pas espoir en l’humanité malgré la bêtise qu’elle y constate. Comme le fait remarquer André Gunthert pour @rretsSurImages, le costume porté par Gal Gadot est bien une armure et non une absurde tenue destinée à mettre en valeur ses formes féminines : nous sommes loin de l’époque de la série télévisée des années 1970.

J’ai bien aimé la partie qui se déroule chez les amazones, notamment les scènes d’entraînement : certaines cascades sont impressionnantes et les actrices n’ont pas l’air de retenir leurs coups, leurs combats semblent crédibles. Bien entendu c’est du cinéma, mais le message passe visuellement : une femme peut se battre, une femme peut être forte9.
On n’échappe pas à un début d’histoire d’amour avec Steve Trevor (Chris Pine), mais il est vrai que ça ne contredit pas l’histoire canonique du comic book. On s’affligera plus d’une scène d’essayage de vêtements façon Pretty Woman, qui est un peu trop cliché pour être amusante, même en étant indulgent.

Le lasso de Wonder Woman force celui qui en est prisonnier à dire la vérité. Difficile de ne pas faire de lien avec le détecteur de mensonge inventé par Marston.

Tout cela était plutôt attendu, et ce sont d’autres allusions politiques qui m’ont plus surpris : Sameer (Saïd Taghmaoui), qui explique qu’il est devenu un escroc plutôt qu’un acteur car il n’était pas assez blanc pour ce métier, ou l’étrange et intéressant personnage de Chief (Eugene Brave Rock), un indien blackfoot qui explique à Wonder Woman que la vérité de la guerre est toujours plus compliquée puisque « les gentils » américains dont fait partie Steve Trevor et pour qui Diana a pris fait et cause immédiatement sont aussi ceux qui ont fait la guerre aux nations amérindiennes pour leur prendre leurs terres. Les actuels indiens d’Amérique semblent avoir beaucoup apprécié l’authenticité du personnage à tous les plans : vêtements, philosophie mais aussi langue, puisqu’il parle le blackfoot. Ce qu’il dit n’est pas traduit (Diana/Wonder Woman parle toutes les langues), mais des locuteurs de la langue ont révélé que « Chielf » se présentait à Wonder Woman en tant que collègue, puisqu’il affirme être Napi, un demi-dieu des blackfoots, « trickster »10 et conteur. Au passage, la question des langues est curieusement traitée dans le film : Diana les comprend toutes, et Sameer en connaît beaucoup, alors on entend de l’espagnol, du français, mais, bien qu’une partie non-négligeable de l’action se déroule en Allemagne, on n’entend pas un mot de cette langue et on peut croire que les allemands ne parlent que l’anglais (mais avec un fort accent).

Le film n’est pas très à cheval sur la cohérence. La question de la géographie et du temps de déplacement d’un lieu à un autre est déroutante, l’inscription de l’action en 1918 n’est pas très crédible ou en tout cas pas très dépaysante, et il y a plusieurs ellipses ou raccords un peu suspects — j’ai lu que certaines scènes avaient d’ailleurs dû être re-filmées des mois après le tournage, alors que Gal Gadot était enceinte de cinq mois, ce qui a forcé à lui faire porter un vêtement vert pour permettre que l’on supprime son ventre convexe en post-production. Curieusement, personne ne semble avoir détecté cette prouesse alors que le soupçon d’un traitement numérique des aisselles de Gal Gadot a fait scandale sur les réseaux sociaux après que la bande-annonce du film a été révélée au public.
Le traitement de la mythologie antique est lui aussi malheureux (il ne reste plus qu’un dieu !) mais je n’ai pas détesté l’emploi de tableaux du XVIIe ou XVIIIe siècle, animés pour raconter ces histoires. Parmi les effets visuels créatifs, le générique de fin n’est pas déplaisant.

Mais tout ça n’est pas grave. Ce qui me chagrine pour finir dans ce Wonder Woman, c’est sa banalité. Certes, le héros est une héroïne, et une héroïne puissante qui n’a besoin de l’assistance d’aucun homme, et ça c’est assez nouveau. Certes les acteurs sont parfaits, et même s’ils ne font que passer, les personnages secondaires sont forts et passablement mystérieux : un indien qui s’est établi à quelques pas du front, un marocain expert en vêtement et en comédie, et enfin, un tireur d’élite écossais alcoolique qui aime chanter, craint les fantômes et s’avère incapable d’utiliser son arme. Mais voilà, ce film ressemble à tous les autres du même genre ! Comme tous les premiers films consacrés à un héros, il nous présente un peu pédagogiquement la jeunesse et l’apparition du personnage, sa genèse, et peut-être est-ce inévitable. Mais la suite est elle aussi banale. On a droit à l’inévitable ami qui se sacrifie, et, comme dans les jeux vidéo, tout se termine avec l’affrontement d’un « boss final », dans une débauche pyrotechnique fatigante à regarder. Les combats sont généralement bien réalisés (avec ici un peu de capoeira et beaucoup de jeux de changements de rythme de diffusion des images) ce qui est un critère positif pour un film d’action, mais ils ne servent pas le scénario, ils interviennent au moment où les héros n’ont plus que des choses bien primaires à se dire, ils ne servent pas à comprendre les personnages.

Et il y en aurait parfois besoin, notamment pour Arès, dieu de la guerre et grand méchant de l’histoire (le choix de l’acteur est futé et original), qui, du fait de sa nature divine, n’a certes pas à justifier ses actions mais doit respecter une logique… Et c’est un peu le contraire qui se produit, il justifie ses actions (de manière peu convaincante) et n’agit pas de manière si cohérente. Il va même, comme le dernier des méchants jamesbondiens, jusqu’à révéler à Diana tout ce qui lui avait été caché jusqu’ici et qui lui permettra de l’emporter.
Malgré un spectacle qui fonctionne (et pour une fois, qui ne contient pas de scène de torture ni d’éléments gore, médicaux ou quoi que ce soit de dérangeant, c’est un film destiné à presque tous les publics), on regrettera que les scénaristes aient traité avec légèreté la question philosophique et anthropologique de l’éternité de la guerre chez les humains qui se trouve pourtant au centre du scénario : le méchant a été pulvérisé, tout est pardonné… C’est un peu facile.

Wonder Woman et ses amis Sameer, Steve Trevor, Chief et Charlie, dans un village des Ardennes.

Bref, le contrat féministe est rempli, l’actrice semble parfaite pour le rôle et j’espère qu’elle persistera à le faire vivre, mais le film lui-même ne se démarque pas tellement de toutes les productions récentes d’un genre de plus en plus codifié qui semble paralysé par l’importance de ses budgets et n’ose donc plus innover, exception faite des productions en série télévisée, voire en dessin animé, domaines où les scénaristes ont moins peur d’étonner, d’inventer et de prendre des risques.

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  1. Misère de la super-héroïne au cinéma.
  2. Au Liban, on a banni Wonder Woman car sur sa page Facebook en 2014, Gal Gadot avait justifié l’assaut meurtrier de son pays sur Gaza. Le film a failli ne pas pouvoir sortir en Algérie, Tunisie, Jordanie, mais au pire, sa date de sortie a été légèrement décalée. Je suppose qu’il n’est pas sorti du tout dans ceux parmi les pays musulmans où il est impossible de montrer une femme peu vêtue au cinéma.
  3. Ce que l’on sait sur le scénario est raconté ici
  4. Zack Snyder a été l’adaptateur bien trop respectueux de Watchmen et 300, il a réalisé les ennuyeux Man of steel et Superman vs Batman, mais on lui doit tout de même un film intéressant : Sucker Punch (2011), où des jeunes femmes internées échappent à leur destin en s’inventant une réalité alternative où elles vivent en guerrières fantastiques.
  5. Allan Heinberg a notamment été scénariste des comics Wonder Woman et Justice League of America. Geoff Johns est quant à lui le scénariste vedette de DC Comics : Infinite crisis, Green lantern, Teen titans, Superman,…
  6. Don’t laugh at the comics, interview dans The Family Circle, 25 octobre 1940.
  7. Un film racontant l’histoire de cette famille polyamoureuse sortira à l’automne prochain : Professor Marston & the Wonder Women.
  8.  Lire à ce sujet Wonder Woman, bondage, sadomasochisme et libération, par William Blanc.
  9. Le caractère positif de Wonder Woman ne fait pas l’unanimité : en octobre 2016, l’héroïne a été faite ambassadrice des Nations Unies pour l’émancipation des femmes, mais le rôle lui a été retiré après deux mois seulement : trop plantureuse, trop martiale, trop blanche, trop américaine, l’universalité et les qualités du personnage ont été contestés par plusieurs pétitions et par de nombreuses tribunes.
  10. Les contes et les mythes de toutes les cultures ont des « tricksters », qu’on appelle en français fripons ou farceurs et que Claude Lévi-Strauss nomme décepteurs. On peut citer Thyl Ulenspiegel, Renart, Coyote, le baron samedi, Anansi, Loki,…
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Jean-Noël Lafargue
Jean-Noël Lafargue est universitaire, chercheur, blogueur, et dessinateur. Il est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages dont : "L’Intelligence artificielle, fantasmes et réalités", éd. Lombard mars 2016 (collection La petite bédéthèque des savoirs), "Processing : s’initier à la programmation créative" éd. Dunod, 2016, "Les Fins du monde, de l’antiquité à nos jours" éd. Bourin éditeur, 2012...

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