Une définition de la Ligne claire

| théorie/histoire |

La Ligne claire est le seul style de bande dessinée réellement identifiable. Il est d’autant plus important que le grand public sait reconnaître ce style.

Lorsque je rencontre des gens et que vient le moment de dire dans quel secteur on travaille, je surprends mes interlocuteurs en disant : « je fais des bandes dessinées ». En général on me réconforte en me disant que ce n’est pas facile d’en vivre, mais la question qui suit c’est le style de mes BD. Alors je réponds « plutôt ligne claire » et on me dit : « Comme Tintin ! », avec un sourire complice, du style « t’as vu, je connais ».

Bref, c’est indéniable, la ligne claire, c’est un peu comme une marque et les éditeurs l’ont bien compris. Il y a un marché et un lectorat pour la ligne claire.

Les autres styles de bandes dessinées sont moins identifiables. On pourra parler de « réalisme » ou « dessin humoristique », mais ces termes définissent d’une manière générale des dessins qui peuvent être très différents.

Quelques exemples de style réaliste :

Alex Raymond. 2 Rip Kirby. 1954

Alex Raymond

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Hugo Pratt

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Jean Giraud

Quelques exemples de style humoristique (parfois appelé style gros nez) :

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André Franquin

innommables

Yann & Conrad

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Florence Cestac

Parmi tous ces styles, on note une différence de traitement radicale.

Si jamais un petit collégien doit faire un exposé sur la ligne claire, il ira sur Google qui le redirigera vers Wikipedia, et il recopiera les trucs « un peu vrai », mais aussi « un peu faux » qu’il y a écrit. Le prof qui (normalement) ne s’y connaît pas beaucoup plus, lui dira que c’est très bien (mais qu’il aurait pu recopier en faisant moins de fautes d’orthographe.)

Voici ce que dit Wikipedia :

« La ligne claire (Klare lijn en néerlandais) est un langage graphique issu de l’école belge de bandes dessinées réunie autour d’Hergé, c’est-à-dire le « style Tintin » associé aux dessinateurs du journal du même nom. Le terme ligne claire a été forgé en 1977 par le dessinateur néerlandais Joost Swarte, à l’occasion de l’exposition Tintin de Rotterdam.

Souvent utilisée hâtivement pour désigner un style graphique peu exubérant, l’expression ligne claire correspond à des choix précis et rigoureux, mais que peu de dessinateurs sont parvenus à épouser sans y déroger aussitôt.

Il s’agit, à la base, d’un dessin caractérisé, après la réalisation des crayonnés, par un trait d’encre noire d’épaisseur constante. Chaque élément forme une cellule isolée par son contour, et reçoit une couleur donnée. Chaque couleur se trouve donc ainsi séparée de sa voisine par un trait. »

Avec, en illustration, un dessin horrible parce qu’ils ne peuvent sûrement pas utiliser un dessin ©Moulinsart.

Moi, j’inverserai la formule d’introduction : C’est un style défini par Joost Swarte pour désigner le style développé par Hergé.

Je dis bien développé et pas « issue de l’école Belge (…) réunie autour d’Hergé. »

Mais, au pire, si on veut faire un exposé un peu sérieux, le prof suggérera de multiplier les sources, et via Google on peut aussi trouver un article de Thierry Groensteen (théoricien de la BD.)

Voilà son introduction :

« Baptisée en 1977 par Joost Swarte à la faveur du catalogue d’une exposition présentée à Rotterdam, la klare lijn − en français : ligne claire – désigne, au sens le plus restrictif, le style d’Hergé, et, dans son acception la plus large, une mouvance aux contours assez flous regroupant de nombreux artistes de bande dessinée et illustrateurs animés par un même souci d’épure, de lisibilité, une même confiance dans le cerne, le trait net et la couleur en aplat. »

Tout va bien, jusqu’aux trois derniers mots : « couleur en aplat ». Les premiers Tintin sont en noir et blanc. Ils ne seraient plus Ligne claire dans ce cas ? Et pour les albums en couleur, l’aplat est majoritaire mais pas exclusif. Hergé n’a jamais représenté les flammes en aplat. Bon, en fait, Hergé a surtout donné des indications pour les couleurs qui étaient réalisées par des assistants ou assistantes (notamment Alice Devos et E.P. Jacobs pour les premiers albums), mais celles-ci ne semblent pas strictes. Ainsi, on trouve des nuances dans l’eau (Tintin au Congo, Le trésor de Rackham le Rouge), dans les flammes (divers albums), dans la lave et des effets de lumières (Vol 714 pour Sydney), des nuages (Le crabe aux pinces d’or ou la encore la couverture du Secret de la Licorne.) Et puis surtout, on trouve PARTOUT un léger dégradé rouge sur les pommettes des personnages.

Hergé installe des codes. On peut dire que majoritairement, ses couleurs sont en aplats. Mais lorsqu’il se retrouve face à une certaine scène ou ambiance, il doit adapter son code.

Wikipedia note aussi qu’il ne fait pas d’ombre à ses personnages. C’est un fait, mais par exemple, dans l’étoile mystérieuse, après l’annonce de la fin du monde par l’astronome Hippolyte Calys, Tintin est à nouveau dans la rue, et cette fois tout le monde à des ombres portée à cause de la lumière de la lune. Les ombres accentuent l’ambiance dramatique.

Comme dans Le Crabe au pinces d’or. Le soleil n’est pas montré mais les ombres portées indiquent qu’il est a pic. Et On a marché sur la lune est un album aux ombres noires très denses.

Je trouve donc que ces définitions sont trop restrictives. Elles définissent aussi Hergé comme le fondateur du style. Or, c’est Swarte qui en fait le représentant, mais le style d’Hergé n’est pas mûr dès son premier album de bande dessinée. Il y a des auteurs utilisant la ligne claire dont le style est plus mûr qu’Hergé, avant 1930. Voir par exemple l’article que j’ai déjà écrit sur Shochan No Boken, une série qui a un traitement ligne claire dès 1925.

Mais la construction de la ligne claire mérite un autre article (à venir…)

Pour l’instant, je propose une nouvelle définition de la Ligne claire (en toute modestie…)

Le terme ligne claire a été formulé en 1977 par l’auteur néerlandais Joost Swarte, dans le catalogue de l’exposition Tintin de Rotterdam nommée « De Klare lijn » (la Ligne claire en néerlandais.)

Il définit ainsi le style d’Hergé, tant d’un point de vue graphique que narratif, mais aussi les esthétiques qui ressemblent à celles d’Hergé, antérieures et ultérieures.

La ligne claire peut indifféremment être traitée en couleur ou en noir et blanc.

Les auteurs qui pratiquent la ligne claire en bande dessinée sont à la recherche de clarté graphique et de fluidité narrative.

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Elric

Elric Dufau est né en 1983, le jour du treizième anniversaire de la mort de Jimi Hendrix. Après des années d’études qui lui paraissent interminables, il décide de se consacrer à la seule chose qui lui plaise vraiment : la bande dessinée. Il s’inscrit aux Beaux-Arts, s’intéresse de près à l’art contemporain, s’amuse enfin et décroche un diplôme national d’arts plastiques (DNAP) suivi d’un diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Sa passion première reste cependant la bande dessinée: tout juste diplômé, il s’y plonge à plein temps en dessinant l’album Marche ou rêve pour les éditions Dargaud. Il collabore régulièrement aux projets collectifs de ses amis des éditions Onapratut et fait de la musique au sein du groupe Disorder. Il est résident à la Maison des auteurs entre 2011 et 2013 pour le projet Harpignies, qui voit un jeune dessinateur embarqué dans un trafic de faux tableaux.


Il est également enseignant au Centre d’enseignement spécialisé des arts narratifs, le Cesan.


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