Tintin au pays des nazis

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Le saviez-vous ?
Le 9 mai 1940, Le Petit Vingtième dans lequel Tintin est prépublié s’arrête à cause de l’invasion de la Belgique par l’Allemagne nazie. Plein de bonne volonté et patriote,  Hergé se présente lors de la mobilisation (à la mi-septembre 1939), sauf qu’il fut jugé inapte le 12 avril 1940 pour raison de santé et renvoyé chez lui avec un congé sans solde.

Durant les mois de mai et juin 1940, l’armée allemande écrase en deux deux les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et la France.

Après des mois de disette et une tentative d’exode avortée vers la France (où il sera hébergé par Marijac) Hergé doit trouver un autre support de publication pour son héros, et c’est le journal Le Soir qui l’héberge. Il commence le 15 octobre 1940. Il se voit confier la responsabilité d’un supplément hebdomadaire consacré à la jeunesse : Le Soir-Jeunesse.
Petit problème, depuis la mi-juin Le Soir est aux mains des nazis. On le surnommera Le Soir volé. A la libération, les journalistes qui y sont restés ont donc été jugés pour avoir collaboré. La plupart sont condamnés à mort, avec une peine transformée ensuite en quelques années de prison.
Donc Hergé a aussi eu quelques problèmes. Le 7 septembre 1944, trois jours après la libération, la police judiciaire opère un perquisition à son domicile.

Dans le livre de Pol Vandromme, Le Monde de Tintin  (Paris, Gallimard, 1959) Hergé raconte :

« J’ai été arrêté quatre fois, chaque fois par des services différents, mais je n’ai passé qu’une nuit en prison ; le lendemain on m’a relâché. Je n’ai cependant pas figuré au procès des collaborateurs du Soir, j’y étais en spectateur… Un des avocats de la défense a d’ailleurs demandé : « Pourquoi n’a-t-on pas aussi arrêté Hergé ? », ce à quoi l’Auditeur militaire a répondu : « Mais je me serais couvert de ridicule ! » »

Il est donc l’objet d’une certaine clémence qu’il doit notamment au résistant belge William Ugeux. Ce dernier a d’ailleurs donné son avis sur Hergé :

« Quelqu’un qui s’est bien conduit à titre personnel, mais qui n’en est pas moins demeuré un anglophobe évoluant toujours dans la mouvance rexiste. Il illustrait bien la passerelle qui reliait l’esprit scout primaire et la mentalité élémentaire des rexistes : goût du chef, du défilé, de l’uniforme… Un maladroit plutôt qu’un traître. Et candide sur le plan politique »

Un témoignage de décembre 1945 qu’on trouve dans le livre de Pierre Assouline, Hergé (Paris, Plon, 1996.)

Petite précision : le rexisme était un parti d’extrême droite belge né dans les années 30. Léon Degrelle en prit la direction très tôt. C’était un proche d’Hergé qui illustra la couverture d’un de ses livres avant qu’ils ne se brouillent dans ces mêmes années pour une histoire de dessin utilisé sans son autorisation. Rex devint de plus en plus fasciste et fut le symbole de la collaboration belge avec l’occupant allemand.

Le 22 décembre 1945, le dossier d’Hergé est classé sans suite et il obtient l’autorisation de publier de nouveau en septembre 1946. Entre temps, les milieux résistants avaient fait paraître dans l’hebdomadaire La Patrie, la Galerie des traîtres, (un fascicule injuriant les collaborateurs), la parodie Tintin au pays des Nazis.

Entre fin 1944 et fin 1946, Hergé est interdit de publication. Il reste dans « l’ombre » et de nombreuses rumeurs circulent sur son compte. Certains disent qu’il est devenu fou et d’autres qu’il est mort. En réalité, le dessinateur travaille à adapter ses anciens albums au format 62 pages et à les mettre en couleur alors qu’ils étaient en noir et blanc.

Dans cette période sombre et un peu confuse, il pense qu’il a peu d’avenir et il réalise avec Edgar P. Jacobs des planches de bandes dessinées sous le pseudonyme de Olav, dans l’espoir de travailler pour des magazines.

Quoiqu’il en soit, son image était bien ternie jusqu’au jour où Raymond Leblanc, ancien douanier et résistant, décida d’aller chercher Hergé pour créer le journal Tintin. Le premier numéro de l’hebdomadaire paraît le 26 septembre 1946.
Au bout de quelques temps Hergé constitua un véritable studio pour tenir le rythme de publication et les commandes dérivées liées à Tintin.

En 1946, il recycle une idée qu’il avait eu avec Jacobs en 1944 : réaliser une série de cartes postales qui constitueraient une encyclopédie sur des thèmes précis. Chaque carte sera accompagnée par le personnage de Tintin vêtu d’un costume approprié. Ce seront ce qu’on appelle les chromos qui animeront finalement la rubrique documentaire du journal Tintin.
Entre 1946 et 1950, apparaissent les Entretiens du Capitaine Haddock sur l’histoire de la marine. À partir de 1950, les éditions du Lombard font éditer des chromos en couleurs indépendamment du journal, offerts en échange de l’achat de « timbres Tintin ».

Une manière d’avoir un beau dessin et un petit contexte historique. Tintin prenait donc la pose et le costume liée au contexte présenté. Un peu comme si Tintin avait connu plusieurs vies
Sept collections sont lancées :

Edgar P. Jacobs : L’histoire de l’Aérostation
Edgar P. Jacobs : Le chemin de fer
Jacques Martin : L’histoire de l’automobile
Jacques Martin : L’aviation en 1939-1945
Jacques Martin : L’aviation des origines à 1914
Jacques Martin : L’histoire de la marine des origines à 1700
Jacques Martin : L’histoire de la marine de 1700 à 1850

Une dernière collection sur l’histoire des costumes et des guerriers est envisagée mais le projet est abandonné.

Et, évidemment, ce qui me fait beaucoup rire, c’est la limite de la bienséance du concept. Vous avez sûrement repéré : L’aviation en 1939-1945. On y retrouve Tintin aussi bien en officier anglais, américain, français ou… nazi. Oui, vous pouvez vérifier ici : voir tous les chromos aviation.

Et apparemment ça ne dérange personne. Tintin nazi, OKLM !


Non, mais… sérieux :

1935 – Henschel HS-1231936 – Fieseler Fi 156  » Storch « 1937 – Heinkel HE-III
1941 – Focke-Wulf 190-A9 1944 – Bachem Ba 349  » Natter « 

 

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Elric

Elric Dufau est né en 1983, le jour du treizième anniversaire de la mort de Jimi Hendrix. Après des années d’études qui lui paraissent interminables, il décide de se consacrer à la seule chose qui lui plaise vraiment : la bande dessinée. Il s’inscrit aux Beaux-Arts, s’intéresse de près à l’art contemporain, s’amuse enfin et décroche un diplôme national d’arts plastiques (DNAP) suivi d’un diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Sa passion première reste cependant la bande dessinée: tout juste diplômé, il s’y plonge à plein temps en dessinant l’album Marche ou rêve pour les éditions Dargaud. Il collabore régulièrement aux projets collectifs de ses amis des éditions Onapratut et fait de la musique au sein du groupe Disorder. Il est résident à la Maison des auteurs entre 2011 et 2013 pour le projet Harpignies, qui voit un jeune dessinateur embarqué dans un trafic de faux tableaux.


Il est également enseignant au Centre d’enseignement spécialisé des arts narratifs, le Cesan.


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