SCRAMBLE TIME . . . nous venions de croiser Sophie Calle . . .

| Au fond de mon jardin, la borne |

. . . il me semblait du moins (était-ce elle ou seulement son image ? une sorte d’affiche avec sur sa peau, sur le haut de son décolleté, une inscription projetée en lettres grisées, comme un courrier incrusté à fleur de peau ? tapé directement sur son corps ?) dans un véhicule, c’était elle qui était au volant . . . . et Charles, c’était lui qui croyait l’avoir reconnue, il était absolument sûr, qui venait de piquer une tête pas dans la piscine (je parle de Charles) . . . et allait peut-être le faire . . . peut-être bientôt . . . dans l’au-delà, pensions-nous tous et lui-même sans doute, enfermés dans nôtre carlingue (ce n’était pas encore un objet non identifié ou un char futuriste, c’était une sorte de berline haut-perchée comme elles étaient toutes devenues en ces temps d’inventions formelles assez modérées) . . . tout discrets que nous étions mais un peu sur nos gardes, tout poli et souriant qu’il était, cramoisi, raide et bien aimable à son corps consentant.
Mais au fond, rien ne le prouvait, sa mère (à Charles) après tout avait largement dépassé la borne fatidique (il y a des bornes semées un peu partout), elle avait déjà passé la ligne et ouvert la voie, avant-coureuse, intacte non . . . mais bien droite sur son char et encore toute sa tête bien d’aplomb (Ben Hur en Streaming n’aurait pas fait mieux), avec dans son sac à main le diplôme de congratulations envoyé par courrier cacheté de

Buckingham, Westminster SW 1 A 1 AA

London,

l’âge auquel comme sujet de Sa Majesté reine d’Angleterre on recevait ce témoignage de sollicitude souveraine, droit divin incarné glorieusement, sur papier estampillé en passant vaillamment et sans encombre la porte du centenaire et ceci où qu’on soit dans le monde établi et enregistré, de quelque côté de quelque océan, comme citoyen britannique à seule condition d’y être encore et toujours réputé vivant.

Peut-être après tout n’était ce qu’un léger malaise explicable par la violente chaleur et allait-il lui aussi un jour, être remarqué, distingué, congratulé et pour finir diplômé de la reine. Lui qui avait accompli tellement de choses dans sa vie en trotte-monde et même tenu une galerie en Suisse et avait vu défiler tant d’artistes.

Donc, il était sûr, il avait lui aussi toute sa tête et se tenait parfaitement au courant :

=   Elle va faire une conférence à Montpellier, ajouta-t-il, nous aurions pu y aller si je n’avais pas été aussi mal. Son père était bien à l’origine du Carré d’Art à Nîmes ? un grand monsieur aussi, ajouta-t-il comme pour s’assurer de l’état de sa mémoire et y cocher, dans le bon ordre, les étagères.

Mais cet obstacle de son corps vieillissant et résistant vaille que vaille, rien d’une merveille, pour y arriver, arriver à faire tout ce qu’il voulait encore faire, et pour nous, pareil, c’était dur pour tout le monde comme on dit, ne fut pas tout, pas le seul obstacle.

Loin de là.

La chute et le plongeon étaient d’une autre vraie grandeur.

Pas seulement une déception amoureuse.

Pas une méprise. Une mauvaise évaluation. Un pas raté quand on manque de tomber.

D’ailleurs les cactus du jardin venaient juste de fleurir.

Courte période de décrochage et de folie.

Inutile d’insister, même si on me presse, je ne peux, même à demande expresse, tout dévoiler d’un coup . . . .

. . . cependant. Car il y eut des étapes dans ce brusque saut que nous fîmes tous pour le suivre sans l’avoir souhaité dans l’espace-temps bouleversé de notre époque qui avait bien entamé déjà un cycle gravement perturbé par les sept plaies de la terre en ces ères-là, «  prenez soin de vous  » aurions-nous pu dire, nous aussi, comme un malotru amant avait pu le dire ou l’écrire à Sophie, nous parlant à nous-mêmes . . . à savoir . . . il s’agissait . . .

. . . d’un élargissement des ceintures tropicales et fonte des glaces maintenant l’axe terrestre et alimentant les océans, hauteur des eaux imprévisible, produisant l’explosion des bassins de population sans ressources tentant de rejoindre, par implantation directe, le niveau occidental et surtout le lieu de consommation de ces ressources, encore théoriquement sous contrôle, hors d’eau, déjà dévasté – e – s (tout l’était, on peut accorder comme on voudra) et corollairement ou comme prémices, épanouissement subit ou constant et sans frontières de rapines, guérillas, sacs, guerres, famines, persécutions, violations, exploitations, asservissements, massacres, d’où peut-être nouvelle asphyxie par tentatives inappropriées de développement ou de simple réflexe de survie des zones surpeuplées, encerclées, isolées, incontrôlées, déjà ravagées, pourries de  . . . parallèlement, subtil et vigoureux embellissement de la criminalité par déplacements des mafias organisatrices des zones aussi bien contrôlées qu’incontrôlées, restées inoccupées, vierges ou déjà gangrenées aussi et expansion exponentielle des maladies, épidémies et carences générée par l’instabilité et l’abaissement du niveau sanitaire, productif, éducationnel et subsidiairement apparition de mouvements, sectes, sociétés secrètes et milices armées au prétexte de l’auto-défense dans le chaos grandissant, , , , , , (une virgule ne suffisant pas à le marquer) les moussons constantes, le nino et la nina avec un chapeau sur le deuxième N, la chaleur et en outre les éruptions volcaniques n’ayant d’ailleurs rien à voir mais en tant que désastre naturel, instrumentalisées dans les homélies vengeresse des prédicateurs ivres et gorgés de malheur.

Mais ce n’était là que le point de décollage tellement rabâché dont on nous bombardait yeux fatigués, cerveaux usés, oreilles à demi bouchées et fermées, résidu de comprenoir maintenu dans le noir, dans l’expectative d’un plus grand bouleversement.

Natacha (c’est ma gente compagne) venait comme chaque matin de nous raconter ses rêves par forcément prémonitoires mais qui sous prétexte de nous dérider étaient toujours inquiétants.

Elle avait en effet, au cours d’un sommeil agité, vu glisser des pingouins sur une sorte de toboggan de glaces naturel et fondant les conduisant à la mer et elle avait, ce faisant, échappé de peu à un effondrement de la banquise, dû  participer à une course en parachute ascensionnel entre des sommets alpins gelés et encore assez affutés pour sectionner une courroie de suspension qui aurait traîné un peu trop près de leur cime, au passage de son vol plané, puis dans des gorges resserrées et peu à peu remplies des eaux grossissantes d’un torrent cévenol, conduire une voiture américaine à moteur bloqué en marche arrière, pied au plancher, entre deux canaux typiquelment belges ou hollandais et enfin, du moins c’était la dernière chose dont elle se souvenait, sauter d’un huitième étage dans un filet trampoline où elle avait rebondi sur une terrasse au cinquième, elle ne savait dans quelle ville tropicale, mais la terrasse couverte de vertes moisissures où elle avait échouée était si pentue ! si glissante ! et bâtie sans rembarde ni garde-fou, ni repose pieds, ni la moindre rainure.

Nous, ce matin mémorable et cauchemardesque, bien éveillés après ces récits, dans ce contexte imprévisible, juste après avoir croisé (semblait-il) Sophie Calle qui nous avait souri, on aurait dit, au volant de sa voiture sur la route de Montpellier où elle allait (peut-être) donner une conférence, subîmes donc non pas à mesure mais d’un coup, emportés dans une chute vertigineuse, et les changements du monde et les nôtres, internes, corporels et de conscience qui accompagnaient ce plongeon dans la faille du temps qui nous avait piégés impromptu et inopportunément (ce n’est jamais le moment direz-vous pour de pareils trucs mais là juste avant leur départ vers d’autres bouts du monde, ce n’était pas de chance pour nos invités) . . .

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david domitien duquerroigt

Amoureux de la Catalogne où il s’est trouvé des ancêtres, david domitien duquerroigt (il tient aux minuscules ), y vit maintenant un peu retiré du monde. S’il a côtoyé une partie de sa vie, avant la chute du mur de Berlin, les attachés culturels us ou soviets, sans avoir autant qu’eux l’air d’un espion, c’est que à côté de ses poèmes et caché derrière les bureaux et la paperasse de ses représentations diplomatiques, il s’est donné pour tâche d’écrire pas à pas l’histoire compliquée de Dio Darko Brac, l’ami de longue date qui a mené jusqu’à sa disparition une vie d’agent très spécial de la délégation de la défense extérieure, détaché auprès de la section ne figurant sur aucun organigramme de la direction des affaires étrangères non élucidées.

La nouvelle histoire que ddd met en route après son blog ayant pour siège la gare de Perpignan sur le Nouvel Obs et son essai de raconter sa vie ou son ultramort sous la Maison Carrée de Nîmes, est celle , une fois couchés sur le papier ou les écrans numériques, ces épisodes aventureux , celle amicale et nostalgique de la rencontre avec le fils de Dio, un jeune homme tranquille.

Mais voici tout à coup que ddd (oubliant provisoirement le cap Creux) se retrouve à nouveau aux approches de la maison Carrée ou même dans son archi-dessous envahi par les eaux après être passé par le fond de son jardin . . .


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