Osmin #4

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Osmin ne pense qu’à ça : fouiller les tiroirs de l’imposant bureau empire de son père…

Mais c’est juste un bureau, juste un bureau, moche, lourd, prétentieux et démodé même. Alors, finissons-en avec cette exploration dérisoire ! C’est l’inconvénient du feuilleton. Je découvre. Parfois, on a envie de raconter l’épisode d’après, où même celui d’après celui d’après, mais il faut d’abord en passer par celui du jour. C’est comme ça !

Pourtant, Osmin ne pense vraiment qu’à ça : fouiller ces tiroirs. C’est étrange comme une chose aussi triviale peut tourner à l’obsession ! Il pourrait vouloir explorer le monde, où la campagne environnante… ou au moins le jardin ! Non, son esprit s’est accroché, arrimé, agrippé, verrouillé à ce monstre-bureau et il n’aura de cesse que lorsqu’il en connaîtra tous les secrets. Il veut en faire le tour. Il veut le fouiller de fond en comble. Juste ça, juste cet acte fini, sans issue, juste avancer jusqu’à s’écraser sur le cul-de-sac du fond de ces tiroirs sombres. Il ne questionne pas son envie, ne se demande pas plus ce qu’il y aura après. Rien. Juste ça.

Sa vie est douce, privilégiée et monotone. Il est un élève médiocre, ce qui attriste son père, même s’il semble pourtant avoir une certaine appétence pour les travaux intellectuels. Évidemment, ses parents ne s’imaginent pas que son imagination et même son indéniable curiosité intellectuelle ne sont déjà plus qu’une profonde déviance d’une énergie libidinale primordiale. Dans ce monde trop contrôlé, une force brute, la plus violente et la plus forte, sourd des profondeurs de l’espèce et trouve un étroit et tortueux passage vers sa conscience, s’immisçant par ses nerfs entre les mords serrés de l’hygiénique société bourgeoise qui fête partout sa victoire.

Ce bureau, c’est une grosse boîte opaque qui occulte entier ce qui reste de mystère dans une grande maison trop lumineuse. Peut-être veut-il voler quelque chose à son père ? Se substituer à lui pour enfin gagner l’indulgence de cette mère trop rigide ? C’est vrai ça ! Pourquoi sa mère est-elle si dure avec lui et avec tous alors qu’elle ne s’adoucit qu’en présence de ce mari pourtant si absent ? Quel est donc le sceptre du pouvoir qui permet de dompter cette amazone-là ? Quel est le secret du père ? Il n’en a aucune idée. Il n’en a même pas l’idée. Ceci est encore un abus du narrateur, une surinterprétation. Osmin ne pense pas, ou plutôt, il ne se pense pas. Il pense à, à des choses, sans se rendre compte que ces pensées n’en sont pas vraiment, mais juste des formulations symboliques de pulsions secondaires travestissant elles-mêmes des pulsions primaires si réprimées qu’elles en sont méconnaissables.

Mais il sait des choses. Il sait, par exemple, l’histoire de la « boîte de pandore». Car il n’a pour penser que les contes et la mythologie. De bien vieilles histoires qui lui offrent des situations et des personnages pour donner une forme culturelle à son informe vie interne. Comme ces amazones… Ses amazones.

La boîte de pandore

Le jour est arrivé. Celui qu’il espérait. Ce calme qu’il espérait. Les adultes accaparés, loin. Lui presque abandonné. Jamais vraiment abandonné bien sûr, mais les bonnes, nous y reviendrons, profitent toujours de l’absence des maîtres pour s’occuper d’autre chose. Elles le laissent, contre les ordres. En effet, que peut-il arriver puisque le garçon est au premier étage, qu’il est proverbialement sage, et qu’elles tiennent le rez-de-chaussée ? Rien. Il ne se passe rien. Et c’est exactement ce qu’il veut. Qu’on pense qu’il ne se passe rien. Il est passé maître dans l’art de fabriquer une apparence de rien. C’est sa liberté. Une liberté de prisonnier.

Et c’est comme ça qu’il a ses évasions. Il peut enjamber le bord de la fenêtre de sa chambre et atteindre du bout du pied le toit du jardin d’hiver. Sage évasion, car arrivée au bout, il n’a jamais osé descendre. Ses évasions se contentent de ces quelques nuits très douces où il s’est adossé ainsi sous le ciel étoilé et de ses observations clandestines de ce qui se passe dans la cuisine, par la petite grille ouvragée qui occulte partiellement une prise d’air. Mais voilà, personne ne sait qu’il enjambe sa fenêtre, alors pour les adultes, en haut, il est en sécurité.

La situation qu’il espérait depuis son exploration des tiroirs de gauche. Il installe ses gros livres préférés, du papier pour dessiner, il pose un dessin en chantier, ses outils… Voilà, le décor, l’alibi. Et, alors que son cœur s’affole un peu, il écoute la maison, et dans ce grand calme, tire sur le premier tiroir… Les débuts sont laborieux, mais il s’enhardit. Il est méthodique, explore tout et ne trouve rien. Où, comme pour les tiroirs de gauche, il ne comprend rien. Administratif, courrier, revues professionnelles, vieux billets de spectacles et Opera… Il passe successivement par excitation, ennui et déception. Qu’espère-t-il ?

Il ne trouve rien alors passons vite : bientôt il ne reste plus que le tiroir secret. Le tiroir secret ! Osmin s’avance au bord d’un précipice. Va-t-il plonger ? Il a fait tout ça pour ça et aussi pour repousser ce moment, le moment du plus grand péché. Si le tiroir est secret, s’il ne connaît son existence qu’à force d’années d’observation de son père, c’est qu’il est important.

Ce petit tiroir, c’est sa boîte de pandore, et il sait depuis longtemps qu’il l’ouvrira, sinon, sa vie n’aurait aucun sens.

Alors, il glisse la main comme il a vu son père le faire. Il glisse une main timide et audacieuse à la fois, la tourne, comme il a vu son père le faire, et brusquement, clac, le tiroir secret apparaît, béant, libérant déjà des effluves de tabou et de malédiction.

Ce petit clac lui fait sauter la poitrine. A-t-il résonné loin dans la campagne ? Il se fige, écoute la maison, mais n’entend que les battements de son cœur. Il voudrait pouvoir attendre,  s’assurer du calme, mais il faut faire vite. Vite et bien. Alors, il se met au travail. Jamais il n’aura été aussi méticuleux. Comme s’il auscultait un mécanisme d’horlogerie précieux, il observe la disposition des choses. Il y a des petits objets, sur le côté, et sous un tas de papier de banque, un dossier. Un unique dossier noir sanglé serré. Il va essayer de ne pas déranger le désordre des objets. Quelques pièces archéologiques rares ? Il attrape un petit personnage usé qui présente une érection disproportionnée. Mais il n’en perçoit pas l’obscénité. Il le regarde en se demandant ce qu’il fait dans ce tiroir. Qu’a-t-il de si secret ce bonhomme qui semble tenir une sorte de grand bâton devant lui ? Il le repose exactement comme il était, bancal. Comme il n’identifie pas plus les autres choses, il décide de se concentrer sur LA difficulté : le dossier. Sondant encore le silence, par précaution, il suspend sa respiration et le retire du tiroir tout droit et le pose devant lui.

Il doit défaire l’agrafe métallique qui pince le ruban… C’est dur et il transpire. Il force… Rien. Il a si peur qu’on devine ce qu’il a fait qu’il pense abandonner. Mais le calme de la maison l’encourage. Il regarde bien et comprend qu’il y a une partie métallique qui peut coulisser et desserrer l’étreinte du ruban. Doucement, il dessert l’étreinte. Il devra le remettre ainsi, bien droit, bien plat.

Enfin, il ouvre ce dossier noir. Il y trouve des papiers d’origines et de tailles diverses, sans ordre apparent. Il est troublé. Son père habituellement si méticuleux ! Des coupures de journaux… Des gravures… Des petits plans et des notes griffonnées. Comme pour les autres tiroirs, il commence l’effeuillage systématiquement en retournant chaque document pour pouvoir tout remettre dans le désordre initial. Heureusement pour lui, il n’a pas ingurgité des milliers de scénarios policiers comme un cerveau contemporain, alors il ne fait pas le lien entre les différentes strates de ce dossier. Il ne comprend pas que dans cette boîte de Pandore, il ne reste aucune espérance. Les gravures le troublent. Il lit quelques mots d’une coupure de journal. On y parle de meurtre abominable, de monstre en liberté. Mais tout ça ne l’émeut pas. Il regarde ça trop tôt, trop petit… C’est sans intérêt… Et brusquement, le choc ! le secret ! Enfin ! Celui qu’il cherchait sans s’en douter : son père aussi dessine des femmes ! Ou plutôt… des morceaux de femme. Une femme déchiquetée. Une femme morcelée, comme un puzzle sinistre. Des dessins, des dessins, des dessins, une obsession !

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Oui, Osmin n’a jamais lu de polar, sinon il aurait deux hypothèses : son père est un monstre ou son père tente de résoudre une énigme policière… Mais il ne sait rien de ces choses qui passionneront les lecteurs du siècle suivant. Alors, il n’a pour lui que ce trouble à découvrir les choses secrètes de son père. Pourtant, ces images d’horreur se fixent sur sa rétine et s’inscrivent quelque part, derrière. Du même côté que ses amazones. Les histoires de ses parents et la mythologie, c’est la même chose.

Un craquement. Il sursaute, transpire et vite, remet tout en place. Mais c’est juste le bois qui travaille. Ce jour-là, encore, il ne laissera pas de trace et refermera sa boîte de pandore sans imaginer encore quel genre de malédiction s’en est échappée.

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Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


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