Osmin #3

L’empire s’effondre.

L’empereur est fatigué, malade, et les rues de Paris flambent. Osmin n’en sait rien. Capte-t-il quelques conversations entre adultes ? Oui, sûrement, mais quelle importance ? Osmin est un drôle d’oiseau. Tout glisse sur son plumage hydrophobe. Dans tout le pays, l’équilibre politique chancelle, mais Osmin, l’attention toujours fixée sur une petite chose secrète, un mystère, une image obsédante, une petite routine interne, n’arrivera jamais à s’intéresser à la politique. Dans bien longtemps, dans les salons, il fera impression en hochant discrètement la tête, en jetant quelques regards entendus, mais sans s’avancer assez pour qu’on puisse deviner son ennui profond.

Alors, il ne peut comprendre comment les pleurs des bonnes Alsaciennes provoquent l’avènement d’un nouveau régime. À partir de ce moment là, vers ses dix ans, l’empire sera en face, de l’autre côté, du côté des méchants.  Osmin aura fouillé un pan de tiroir paternel sous un régime et l’autre sous une république neuve qui s’avérera extrêmement durable car construite sur un fort sentiment collectif de frustration. Un sentiment qui explosera le siècle suivant dans la haine, la boue et le sang.

Mais pour l’instant, il a toujours dix ans, seulement dix ans, et bien d’autres histoires l’obsèdent. Évidemment, il faut le répéter, tout ça n’est que reconstruction, fixation hasardeuse de vagues images sur quelques repères temporels. Peut-être a-t-il onze ans ? Dix ans et demi ? Trois quarts ? Il regrette parfois de ne pas avoir plus le goût des choses du monde pour se souvenir précisément. Il sait que c’est vers cette époque, par exemple, que son père ramène ce petit Sèvres d’après Carpeaux. Son père aurait été très impressionnés par « les quatre parties du monde » lors de sa visite au Salon. Particulièrement par l’évocation de l’abolition de l’esclavage. Et quand Carpeaux, pour répondre à la demande, commercialise une incroyable gamme de produits dérivés, le père ne regarde pas à la dépense pour afficher ses convictions progressistes !

Lorsque l’esclave noire se pose sur le buffet, lui, Osmin, ne voit qu’une chose : la torsion dramatique du cou de ce buste de captive projette ses seins nus vers lui. Sous son nez, un sein dénudé s’extrait des liens avec une arrogance qui semble contredire le sujet. Il classe instantanément cette soi-disant représentation politique que toute la bourgeoisie française s’arrache « par conviction » dans la même petite case secrète que celles des amazones, et il en éprouve de la honte. Il ne peut pas, comme les adultes, trouver une contenance dans l’affichage de bon sentiment. Baissant la tête, son regard glisse ailleurs et il s’enfuit, car c’est comme si ce qu’il avait de plus secret devait maintenant trôner dans le salon, au vu de tous.

Un fantasme, il ne sait pas ce que c’est, mais pourtant des histoires tournent et tournent dans sa tête. Des histoires d’amazones farouches qu’il faut dompter comme l’on dompte les chevaux sauvages dans les steppes asiatiques. Il comprend que certaines images sont « comme mortes » pour lui, alors que d’autres lui provoquent un frisson étrange qui le fait se retourner brusquement pour contrôler que personne ne remarque son trouble.

Dans la réalité, très loin de ses histoires, il a peur de sa mère. Jamais à cet âge et jamais de sa vie il ne pourra lui tenir tête. Sa seule stratégie est l’hypocrisie. Il ment. Il ment à sa mère. Il ment avec aplomb, pour échapper à toutes situations difficiles et n’affronte jamais. Sa mère, quant à elle, est à la fois satisfaite de son obéissance, de cette apparente « sagesse » précoce, mais reste secrètement frustrée de son manque de caractère. Lorsqu’ils en parlent, son mari lui dit que son caractère a bien le temps de se forger, que c’est une chose changeante et souvent imprévisible. Qu’il a vu des caractères se révéler lors d’une situation critique ! Peut-être pense-t-il à lui-même obligé de « gérer » une scène de crime horrible ? Elle le regarde en soupirant, et prie secrètement pour que l’avenir donne raison à son mari.

Oui, elle prie, car on peut être une « dangereusement révolutionnaire » par héritage et respecter à la lettre les habitudes religieuses de sa communauté !

à suivre…

gravure extraite de La statuaire de J.-B. Carpeaux par Ernest Chesneau. Source : Gallica

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Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


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