Osmin #1

Passons rapidement : Osmin a dix ans. L’éducation rigoriste de sa mère a échoué. Elle voulait en faire un homme d’action, quelqu’un qui serait à la hauteur de la réputation de sa famille à elle, et non un bourgeois nonchalant et intellectuel comme son père. Mais ça n’a pas marché. Osmin n’aime ni les promenades à la campagne, ni la chasse, ni les exercices physiques, et pas du tout les armes. Ce n’est pas le héros dont elle rêvait. Il aime les livres et dessiner. Il a adopté la passion de son père pour l’archéologie et l’antiquité. Elle peste, mais rien n’y fait. Il est rêveur et timide, et comble de malheur, un léger bégaiement le fait prendre souvent pour un simplet. Elle lui a fait consulter des médecins qui n’ont fait qu’accentuer son trouble. Évidemment, la psychologie, ce n’est pas encore ça, et les stratégies barbares pour corriger la prononciation de son enfant l’ont juste martyrisé.

Osmin grandit entouré de femmes, entre sa mère et les bonnes, et ne voit son père que lorsque le travail de ce dernier lui permet. Sa mère est autant aimante que tyrannique. Dans cet environnement, il a développé des stratégies d’évitement, de camouflage, et même s’est construit une véritable vie clandestine. Sa mère qui le voit toujours le nez dans un livre, n’imagine pas qu’en fait, il a entrepris d’explorer méticuleusement l’univers fantasque de son père. Il a entrepris d’explorer chaque livre de la bibliothèque du bureau paternel sans jamais laisser de trace. Il ingurgite ainsi des quantités de données toutes plus fantaisistes les unes des autres sur l’antiquité et autres temps anciens. Bien sûr, il fréquente les livres plus sérieux de Champollion, surtout les tableaux remplis de petits dessins de la « grammaire égyptienne » ou les pages grouillantes du « Dictionnaire égyptien ». Mais tout est vrai pour lui, du livre le plus scientifique, qui, s’il s’y arrêtait vraiment pour apprendre, lui permettrait de lire des textes antiques, aux plus délirants qui parlent d’animaux qui n’ont malheureusement jamais existé ou de voyage extraordinaire dans la lune. Oui, tout est vrai.

betes

Mais il se passionne aussi pour les histoires de famille tout aussi étranges, mythiques et sûrement reconstruites que lui content sa mère et sa grand-mère. Comme les aventures incroyables de la mère de sa grand-mère, la « commandant des Amazones » ! Et il se souviendra toute sa vie de la première fois où il a découvert une gravure d’une fière amazone, guerrière exhibant son sein nu dans le « Traité historique sur les Amazones » de Pierre Petit ! Son arrière-grand-mère était ainsi ? Il se souviendra toujours de la qualité particulière de l’air ce jour-là, de cette odeur si mémorable de l’interdit. Ses yeux glissant sur cette gravure scellaient son « entrée en clandestinité ».

pierrepetit

À partir de ce jour, il allait chercher les amazones dans tous les livres. C’est ainsi qu’il découvrit qu’on se plaisait à les représenter captives, ce qui le troublait et perturbait l’aura du personnage des contes familiaux.

captive

Il a donc dix ans… Pourquoi dix ans ? Parce que c’est ainsi qu’il reconstruit sa propre histoire. C’est l’âge ou ça s’est produit. À peu près. À peu près l’âge de la naissance de sa passion pour les amazones, juste avant la perte de l’Alsace, juste avant les pleurs et les cris des bonnes, et dans cette bouillie qui nous sert de mémoire, c’est pour lui le moment où il a commencé à s’intéresser aux tiroirs de ce gros bureau empire qui l’intimidait tant, au centre du cabinet de son père.  Il avait déjà feuilleté tous les livres des bibliothèques, cherché partout les images de ces femmes au sein nu, mais le bureau, au centre, c’était sacré, interdit, tabou. Le Saint des Saints. Il avait fallu longtemps pour qu’il comprenne comment ça marchait… comment les portes et tiroirs fonctionnaient. Mais le temps, le hasard, les absences longues du père provoquèrent la chance, et enfin, dans le silence de cette maison isolée, il put enfin explorer les secrets de son père…

à suivre…

amazone

Précédemment : Osmin – prologue #2

 

Alain François on BloggerAlain François on InstagramAlain François on PinterestAlain François on TumblrAlain François on Twitter
Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


Laisser un commentaire