nous avions traversé des torrents d’eaux profondes et noires pour atteindre un havre de paix et cela nous prit au dépourvu assez vite malgré, il faut l’admettre, quelques signes précurseurs; ce fut une période opaque, immobile en apparence, bloquée, presque aveugle et figée – c’est sans grande importance pour le récit, mais c’est à cette époque-là que je décidai définitivement (mais est-ce un mot à utiliser dans ce contexte paralytique ou même jamais ?) de ne plus écrire de majuscules, sauf pour les noms propres (du moins pour la plupart, choix peut-être cédant encore trop à cette tradition qui après tout ne remonterait qu’à la fin du Siècle des Lumières) – la nôtre, époque tellement incertaine que nous avions du mal à imaginer pouvoir la traverser, que nous avons du mal à savoir (encore . . . venus d’épisodes assez lointains, guerre, après-guerre, ou récents, époques de paix relative en Europe, encore y avait-il eu pourtant des chaos, tel ce bégaiement terrible et retard, pas du tout raccord, de l’implosion yougoslave après l’effritement lent et progressif de l’unité supposée soviétique, sans parler des secousses infiltrées jusqu’au coeur des plus hauts centres de décisions de l’Occident par les mouvements subversifs de ces lointaines colonies tardivement détachées unes à unes des empires ayant longtemps constitué nos réserves de richesses et de pouvoir qui avaient ouvert des fissures bien prévisibles) . . . ne sachant donc si nous l’av(i)ons réellement traversée, ou survolée – « zappée » ç’eut été difficile puisque nous étions une fois encore et cette fois bien et tous pris dedans, enfoncés -, ou si, instruits dans les profondeurs de nos os, de nos muscles, de nos appareils internes, par des siècles de tragédies nous avions dormi et fait un long cauchemar, ou si plus vraissemblablement sans doute on nous avait estourbis (ils en étaient devenus bien capables aujourd’hui avec tous leurs moyens de gestion des foules à distance et de mise entre parenthèse de nos consciences éveillées, depuis la pub ou la politique (rapprochement bien fatal) aux discours hypnotiques jusqu’au coma artificiel comme technique de soin ou (ils en rêvaient peut-être déjà) éventuellement de gouvernement, en passant par toutes sortes d’expériences, recherches et parfois détours et faux semblants propagés hors ou dedans nos corps consentants ou défendants) . . . /

. . . et on aurait dit qu’ils avaient mis un film de remplacement dans nos têtes, projection miniature répétée à l’infini, universalisée, incrustée, comme certains l’ont dit

pas un si mauvais film, un film intéressant, très, qui nous passionnait forcément, nous étions pris dedans, mais fou, aberrant, lourd, absurde, lent, développant sa logique un peu brouillonne , foisonnant et bien accroché,

faute de voir en face, clairement cadré, l’ennemi ultime, microscopique,

à des objets manifestement simples et surtout manquants (c’était à coup sûr un des points les plus forts de la manipulation volontaire ou involontaire et maladroite) objets, outils de protection supposée tels que masques, gants, liquides ou doses prophylactiques, sans arrêt apparus dans le lointain, tantôt réputés trop éloignés, voire inutiles, déjà commandés et acheminés, ou volés au moment de la commande ou au contraire à l’arrivée, mais de toute manière absents . . . /

film bien que linéaire, feuilleton à épisodes interactifs, à suspens chaque jour et à surprises constantes, plein de gags et de rebondissements qui auraient pu passer pour cocasses parfois si on avait eu la tête et le coeur à plaisanter ou même à voir encore le comique révélateur des situations dans lesquelles étaient emberlificotés nos dirigeants, édiles, élus, responsables, rapporteurs, chroniqueurs plus ou moins officiels, telles qu’elles auraient pu apparaître pour un à peine imaginable observateur extérieur, mais il aurait fallu qu’il soit alors, cet observateur impassible, souriant ou ricanant, un véritable extraterrestre bien armé de puissantes superlorgnettes bien qu’à l’abri dans une capsule spatiale étanche, sidérale, ou au moins enroulée en trajectoire circumterrestre assez éloignée des troubles et dangers localisés sur notre petite sphère paralysée et en ébullition, échappant, dans sa bulle de surveillance, à la gravitation ou jouant sur elle pour s’éloigner suffisamment de la pesanteur contagieuse et de l’embourbement communicatif de la croûte . . .

. . . au fait, pour ne pas vous accabler de détails sordides, tragiques, mesquins et lamentables, c'est par là que nous avons commencé et que donc va suivre mon récit, un récit toujours quand ça reste possible,chronologique, vous y êtes maintenant accoutumés . . .

nous avons commencé ici-bas, pendant que certains étaient atteints, isolés, éloignés de nous et devenaient inaccessibles, par, justement, à propos de capsules . . .

par en manquer

manquer de capsules, mais là il s’agissait

de petites capsules,

certes ça avait commencé par des articles encore plus nécessaires ou triviaux, nouilles, frites, papier Q, concerves de maquereaux, de sardines, de thon, bière, oeufs frais, parfois eau en bouteille et packs de lait, farine même (avec tous ces gens qui font leur pain eux-mêmes ou se gavent de pâtisserie maison à la moindre alerte suscitant des piqures d’angoisse), lait concentré sucré aussi, si important pour certains qui l’utilisent en recette immédiate, bouilli en boîte dans une caserole, pour en faire une délicieuse « confiture » . . . mais le plus éprouvant pour certains fut (était) sur fond d’inactivité imposée, avec au loin profilées, répétitives, vues sur écran, (pourvu que pour nous, patients occasionnels, éventuels, elles restent sur écran, ces images d’hommes et femmes en blanc ou bleu ciel, travaillant presque à mains nues au plus près du mal invisible, faisant barrage, s’activant jour et nuit, dynamiques, infatigables et courageux au-delà de toute leçon et de toute espérance, portés par l’urgence . . . /

la pénuerie de capsules dans lesquelles on enfermait (en ce temps-là, à la suite d’une invraissemblable publicité planétaire qui avait presque universellement imposé depuis plusieurs années, une machine en extrayant le suc ) le café moulu pour en faire parcimonieusement couler de petites tasses assez noires, serrées, généralement bien tassées de café dit express

car ça n’a l’air de rien, mais pour certains qui certes avaient encore la chance d’être restés en dehors des raffles effectuées par le mal, c’était devenu une obsession; ils n’arrivaient plus à se concentrer pour effectuer leurs tâches essentielles ou secondaires, ils n’arrivaient plus à prendre la moindre décision raisonnable, dans le contexte lourd où ils étaient pris, se demandant chaque jour comment ils avaient pu être embarqués dans une telle invraissemblable, choquante, inimaginable aventure transnationale aux lourds relents de fiction futuriste brutale, se trouvant immobilisés, privés de projets à situer dans l’avenir immédiat, cataleptiques et hallucinés, sauf peut-être à décrire leur propre confinement, les éditeurs du futur immédiat prévoyant d’énormes anthologies, mais comment matériellement ? ce qui ne les empêchait pas de suggérer à leurs poulains de se battre déjà sur le ring des auteurs reconnus et assurés de vendre prochainement des pavés de pages imprimées, taillées à la main ou même péfabriquées en masses et en tranches d’autobloquants

sans même le secours de ces doses, capsules non livrées,

grains noirs moulus, utiles à ces moments de lucidité qui auraient pu sinon les sauver du moins leur rendre un peu (mais tout cela était déjà si bloqué, figé, congelé, hiberné) de conscience claire de ce qui leur arrivait . . .