Mickey et le suicide

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Vous avez peut-être remarqué la parution récente d’albums de Mickey Mouse par des auteurs français, Trondheim & Kéramidas et le suisse Cosey. D’autres sont à venir et sont le résultat d’une collaboration de Disney avec Glénat.

Je ne sais plus très bien si j’ai lu ça dans une interview ou si c’était en discutant avec des auteurs croisé dans un festival, mais il y a plusieurs étapes éditoriales assez inédites pour un auteur français. Le travail doit être validé dans un premier temps par un éditeur français qui transmet à un éditeur américain qui a le dernier mot.

Je ne connais pas précisément le cahier des charges, mais une chose est sûre, la mort ne doit pas être évoquée dans une BD Disney.

Sur le coup ça m’a paru bizarre parce que Mickey, du fait de vivre des aventures parfois épiques, frôle la mort à plusieurs reprises. Mais il y a une différence entre la frôler et l’évoquer. Il prend l’action comme elle vient et ne doit jamais dire ou penser : « J’ai peur de mourir. »

Donc dire : « je veux mourir » est encore moins envisageable… Et pourtant, j’adore les premières histoires de Mickey dessinées par Floyd Gottfredson. Au début il en assurait aussi le scénario (avec Walt Disney puis seul.)

Et je savais que la mort était évoquée dans l’histoire « Mr Slicker and the Egg Robbers » (paru du 22 septembre 1930 au 29 décembre.)

Le titre fut traduit dans les années 80 (éditions Dargaud) par « Mickey contre Ratino ». Mon vocabulaire anglais des années 30 n’est pas forcément top, mais j’ai bien senti que la traduction française avait omis un jeu de mot. Je pense qu’aujourd’hui, Mr Slicker pourrait être Mr Libidineux, mais le cahier des charges devrait sûrement obliger à choisir Mr Beaugosse ou Mr Bellâtre.

Bref, Mr Slicker drague Minnie comme un gros dalleux et cette cruche y croit. Du coup Mickey est tout déprimé. Encore plus quand un effet de perspective mêlé au contre jour lui donne l’impression que Mr Slicker et Minnie s’embrassent.

On notera la superbe composition de ce strip. Un modèle de mise en scène.

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Walt Disney suivait de près l’avancée de tous les travaux et il discutait avec les auteurs. Il faut savoir que Disney n’a pas été le maître du monde dès 1930, donc le studio Disney logeait entier sur un seul étage de bâtiment. Dans un bureau, Floyd Gottfredson faisait ses strips.

Ce dernier parle d’une de ces réunions de travail  avec Walt Disney lors d’une interview réalisée en 1975 avec Dave Smith (premier archiviste des Studios Disney) :

« Il souhaitait proposer des suggestions sur chaque chose, pour des strips en cours et aussitôt je les faisais. Une que je n’ai jamais oubliée, et qu’aujourd’hui encore je ne comprends pas c’est lorsqu’il m’a dit « Pourquoi tu ne fais pas une série de strips où Mickey essaie de se suicider ? » J’ai dit : « Walt ! Tu plaisantes ! » Il m’a répondu « Non, je ne plaisante pas. Je pense que tu pourrais en tirer un résultat marrant » J’ai dit «  Eh bien ! (sifflement), Walt, je ne sais pas. Qu’est-ce que le syndicat va penser de ça ? Qu’est-ce que les éditeurs vont penser ? » Il a dit « Je pense que ça va être marrant. Vas-y, fais-le. » Alors je l’ai fait. Oh, peut-être pendant 10  jours environ,  Mickey essaie de se suicider. Se jetant d’un pont, essayant de se pendre… Je ne me rappelle pas de tous les détails. Mais étonnamment, le syndicat n’a rien dit. On n’a rien entendu du côté des éditeurs non plus, et Walt a dit : « Tu vois ? C’était marrant. Je te l’avais dit. »

Quand le grand patron vient te dire de parler du suicide aux enfants… Ou quand Walt Disney a failli inventer les Happy Tree Friends dès 1930 !

Ce passage de Mickey serait en partie inspiré du film de 1920 : Haunted Spooks, dans lequel Harold Lloyd essaie de se suicider après avoir vu la fille qu’il aime dans les bras d’un autre et une série d’échecs sous forme de gags en résulte. Il prend un flingue qui s’avère être un pistolet à eau. il tente de se noyer dans un lac où l’eau lui arrive finalement à la cheville, etc.

On retrouve le même genre de gags avec Mickey :

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Et puis tout s’arrange, dans le film comme pour Mickey !

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Cette idée du suicide a fait son chemin et une légende semble être née sur le net vers 2014. Il y a quelques années, alors que les studios Disney ont rassemblé tout le matériel vidéo pour des intégrales DVD, ils en auraient volontairement oublié une ! Un film étrange qui aurait été réalisé par Walt Disney lui-même. Lorsqu’il fut retrouvé, le film était tellement malsain que l’animateur qui l’a vu se serait suicidé dans la foulée. Donc, pas question de mettre ce film maudit dans l’intégrale DVD !

Bien sûr, c’est une connerie du net qu’on appelle communément « creepypasta », mais ça pourrait faire une super BD polar… sauf qu’on a plus le droit d’évoquer la mort dans une BD de Mickey !

Il existe 3 versions de la vidéo en question :

Cette troisième est une adaptation en jeu vidéo fictif :

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Elric

Elric Dufau est né en 1983, le jour du treizième anniversaire de la mort de Jimi Hendrix. Après des années d’études qui lui paraissent interminables, il décide de se consacrer à la seule chose qui lui plaise vraiment : la bande dessinée. Il s’inscrit aux Beaux-Arts, s’intéresse de près à l’art contemporain, s’amuse enfin et décroche un diplôme national d’arts plastiques (DNAP) suivi d’un diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Sa passion première reste cependant la bande dessinée: tout juste diplômé, il s’y plonge à plein temps en dessinant l’album Marche ou rêve pour les éditions Dargaud. Il collabore régulièrement aux projets collectifs de ses amis des éditions Onapratut et fait de la musique au sein du groupe Disorder. Il est résident à la Maison des auteurs entre 2011 et 2013 pour le projet Harpignies, qui voit un jeune dessinateur embarqué dans un trafic de faux tableaux.


Il est également enseignant au Centre d’enseignement spécialisé des arts narratifs, le Cesan.


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