Lucky Luke après Goscinny – 8/10 : Le Klondike

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Le Klondike, paru en 1996, est l’un des rares albums du Lucky Luke dernière période à sortir du lot : un thème original, un scénario avec un véritable enjeu narratif, et beaucoup de bonnes intentions, malheureusement en partie contrariées par le traitement graphique minimaliste et les remaniements effectués par Morris.

Yann au scénario

L’année précédente, c’est Xavier Fauche, seul, qui avait signé l’album Belle Starr. Après 6 tomes de Lucky Luke et autant de Rantanplan (sans compter les quelques 500 gags pour la presse), lui et Jean Léturgie se sont quittés bons amis. « On n’était plus complètement d’accord sur la ligne à suivre, analyse Léturgie. Chacun évolue avec son appréhension de la vie. »

Fauche va vite retrouver un compagnon d’écriture en la personne d’Eric Adam. Quant à Léturgie, il s’associe au scénariste Yann, un vieil ami. « Jean est un copain, nous dit Yann. Conrad et moi, on le connaît depuis belle lurette ; quand on a commencé on était hébergés chez lui. Son fils Simon a habité chez moi quand il allait à Saint-Luc. Donc c’est de la famille : pour mes enfants c’est tonton Léturgie. » Scénariste bien connu, Yann n’est pas étranger à l’exercice de la reprise, pour avoir signé un épisode de Chaminou (avec Bodart) et 7 du Marsupilami (avec Franquin et Batem). C’est aussi un passionné de l’œuvre de Morris et Goscinny : « Lucky Luke, c’est une ligne, une épure, c’est du design quoi ! Ça fait 40 ans que je suis un admirateur. » La possibilité de travailler avec Morris est trop belle pour passer à côté.

Ensemble, Yann et Léturgie vont voir Morris avec 3 propositions, parmi lesquelles le dessinateur fait son choix. Il ne reste plus aux deux scénaristes qu’à se mettre au travail. Se retrouvant à Bruxelles par périodes de quelques jours, ils découpent l’album, séquence par séquence. Yann : « On discutait, discutait, Jean amenait ses idées et moi les miennes. C’était intéressant : une collaboration à 4 mains, dans le bon sens. Ce n’est pas évident à faire : à part avec Jean, je n’ai jamais réussi à travailler avec un autre scénariste. » Léturgie : « Yann a l’avantage de dessiner. J’écrivais sur mon petit cahier, il faisait un storyboard, et on reprenait le lendemain, ça permettait de voir tout de suite ce qui fonctionnait ou pas. C’est une bonne solution de travailler à deux. »

Une fois le découpage terminé, ils livrent le résultat de leur travail au dessinateur. « On n’avait pas vraiment suivi le synopsis, on avait trouvé d’autres idées, mais comme ce n’était pas ce que Morris avait validé, il nous a fait refaire la deuxième moitié du scénario. » se souvient Léturgie. Ceci fait, Morris se met au travail et, quelques mois plus tard, convoque ses co-auteurs pour leur montrer l’album achevé : « Jean m’avait prévenu et, effectivement, il avait enlevé plein de choses qui nous semblaient intéressantes, notamment les dialogues les plus caustiques. C’est dommage, car on avait essayé de faire quelque chose dans l’esprit de Goscinny… »1

Le pied-tendre dans le blizzard

Le Klondike se place en effet sous un double patronage goscinnien : Le pied-tendre pour les personnages, et Les Dalton dans le blizzard pour le décor.

Le Pied-Tendre, Spirou 1968, album Dargaud 1968

Dans la scène finale du Pied-tendre, Jasper, le majordome, quittait son maître Waldo Badmington pour partir chercher de l’or « par là, dans les collines ». De quoi exciter l’imagination de Yann : « C’est évident qu’il y a une suite potentielle. C’était ma base de départ. » Dans l’album de Yann & Léturgie, Waldo et Lucky Luke partent donc à la recherche de Jasper, porté disparu. Haut de forme, nœud papillon et veste à queue-de-pie : Waldo Badmington est tel qu’en lui-même, pied-tendre jusqu’au bout des gants, en contradiction avec l’épilogue de Goscinny qui le voyait devenir un cow-boy comme les autres. « Ça me semblait logique qu’il soit redevenu comme avant, explique Yann. C’est un peu comme quand on voit Haddock embourgeoisé à Moulinsart : on sait qu’il va remettre son costume de capitaine. Ça fait partie des archétypes des séries humoristiques. »

Quand il avait fait de son butler un chercheur d’or, Goscinny n’avait pas précisé sa destination. Alors, pourquoi ne pas l’envoyer prospecter au Klondike, aux confins de l’Alaska, théâtre d’une ruée vers l’or historique à la fin du XIXème siècle ? Un changement de décor bienvenu par rapport aux quelques épisodes précédents, où Morris dessinait inlassablement la même petite ville de l’Ouest (y compris dans Le pont sur le Mississippi, pourtant censé se passer à Saint Louis). Pour voir Lucky Luke dans le Grand Nord, il faut remonter au début des années 60 avec Les Dalton dans le blizzard.2

Les Dalton dans le blizzard, Dupuis 1962

« C’était un des albums qu’on préférait, Jean et moi, parce qu’on y sentait le froid. Graphiquement, la manière dont il avait fait le blizzard, la nuit, les loups… C’était d’une force, avec une économie de moyens, du pur génie ! On a imaginé l’histoire dessinée par Morris de la même façon. » Mais le Morris de 1996 n’est pas celui de 1962. Depuis quelques années, son trait a perdu beaucoup de sa vigueur, de sa précision, de sa densité. L’économie de moyens s’est transformée en dénuement, et la photocopieuse a rejoint le crayon et le pinceau dans la panoplie du dessinateur. « C’est quand même dommage. Il a fait une histoire aseptisée qui n’a pas l’air de se passer dans le Grand Nord. »

Director’s cut

Feuilletant l’album avec nous, Yann se désole du résultat, s’indigne face à certaines pages, cherche des consolations : « Cette planche-là n’est pas mal… Ça, c’est rigolo. » Mais certains gags ont perdu tout leur sens une fois dessinés : « Quand Lucky Luke arrive dans le village des mineurs, il y a plein de tentes, et parmi elles la tente du mountie. Dans le scénario, il n’y avait que des tentes disparates, mal montées, effondrées, enfin des trucs affreux, et celle du mountie était nickel, à l’anglaise. Le pied-tendre disait à Lucky Luke : « Comment retrouver le mountie parmi ces milliers de tentes ? », et il répondait : « Je crois que ce ne sera pas un problème. » » Le dialogue, que Yann cite ici approximativement, est resté. Mais le dessin ne montre qu’une demi-douzaine de tentes, toutes identiques. « Avec Jean, on était complètement désespérés. »

Outre Le Pied-tendre et Les Dalton dans le blizzard, Yann & Léturgie ont convoqué d’autres références : Jack London, Chaplin. S’abritant dans une cabane en début d’album, Waldo et Luke devaient y trouver des traces d’une présence récente : un chapeau melon, une canne, une chaussure cuite dans une marmite, en clin d’œil à La ruée vers l’or. Dans la version dessinée, la chaussure est bien là, mais le melon et la canne ont laissé la place à deux vignettes étranges où Lucky Luke se réchauffe en compagnie d’un Jolly Jumper bizarrement anthropomorphisé.

Le sens du danger

En envoyant Lucky Luke dans les territoires hostiles du Yukon, le but des scénaristes est surtout de lui faire vivre une vraie aventure, comme à la grande époque : « Les bons Lucky Luke, c’est ceux où il y a du danger, de l’émotion, du sentiment… Il y a ce côté où on a un peu peur pour les personnages : c’est crédible. Dans notre scénario, Jean et moi, on a voulu mettre ce côté humain : la tension, le fait que le pied-tendre cherche à retrouver son butler par amitié sincère. La notion de peur, le héros qui arrive au bout de ses forces et qui doit prendre sur lui pour continuer à avancer. Un peu de crédibilité, de vraisemblance. »

Hélas, le résultat final ne rend pas entièrement justice à ces belles intentions. La séquence de la montée de la Chilcoot Pass, comme celle de la descente des Five Finger Rapids – qui aurait pu être le clou de l’album – sont affadies par une mise en scène très statique. On pressent la tension, le danger, plutôt qu’on ne les ressent vraiment ; ce qui est déjà plus qu’on ne peut dire des quelques épisodes qui ont précédé Le Klondike, et de tous ceux qui suivront.

Une âpreté particulière transparaît tout de même de certaines scènes, certains personnages, certains dialogues, qui renvoie au début des années 50, quand Morris était son propre scénariste. L’affrontement entre Lucky Luke et la bande de Soapy Smith dans la ville de Dawson a quelque chose du film de gangster, ou du western spaghetti. La mort est évoquée en termes crus à plusieurs reprises (« Ce que j’aime chez les tuniques rouges, c’est que le sang ne salit pas l’uniforme ! », ou, plus loin : « Le dernier condamné est mort de froid avant qu’on ait eu le temps de le pendre ! ») Lucky Luke lui-même joue les durs à cuire (ou plutôt les « sourdoughs », comme on dit au Klondike) : « Je suis Lucky Luke et je tire plus vite que mon ombre… et mon ombre tire plus vite que tous tes hommes réunis ! »

Les scénaristes font même fort en donnant la part belle au personnage (authentique) de Mattie Silks, dont on nous explique en détails qu’elle vend son corps au plus offrant : la scène, visiblement, n’a pas posé problème à Morris. « On se disait avec Jean : « De toute façon il va le supprimer. » De manière surprenante, il a laissé. Je n’ai pas compris. »

Une symbiose avec le dessinateur

Au bilan, l’originalité du thème et du ton, et le retour de l’esprit d’aventure, suffisent à faire pencher la balance en faveur du Klondike. Le dessin de Morris, s’il n’est pas celui des grandes heures, continue de tenir la route et d’attirer la sympathie. Mais l’album laisse aussi l’impression frustrante d’une occasion à moitié manquée, d’une rencontre ratée entre un duo de scénaristes et un dessinateur qui ne regardent pas dans la même direction.

Ensemble, Léturgie & Yann ont aussi lancé la série parallèle Kid Lucky, consacrée à la jeunesse du personnage (qui s’interrompra après deux albums suite à un conflit entre les auteurs et l’éditeur, avant de se poursuivre indirectement chez la concurrence sous la forme d’une nouvelle série : Cotton Kid). Au dessin, on retrouve Didier Conrad, vieux complice de Yann et héritier naturel de Morris, qui se glisse dans l’univers du maître avec beaucoup d’aisance. Conrad, comme c’est son habitude, s’est impliqué dans le scénario : il s’agit véritablement d’une œuvre commune entre les trois auteurs.

Kid Lucky, par Didier Conrad (sous la signature de Pearce), Lucky Productions / Lucky Comics 1995

En parlant de leur métier, Yann et Jean Léturgie en arrivent d’ailleurs tous deux à ce même constat : une bonne bande dessinée, c’est avant tout une rencontre entre un scénariste et un dessinateur, une interaction, une symbiose. En 1973, interviewé par Numa Sadoul, Morris disait la même chose : « Ce qui est important, c’est qu’en définitive le scénariste et le dessinateur tapent sur le même clou. »3 Vingt ans plus tard, il semble avoir oublié son propre précepte.


Les citations non sourcées proviennent d’entretiens menés avec Clément Lemoine, le 6 février 2016 (Yann) et le 9 octobre 2016 (Jean Léturgie).
Les images sont extraites de l’album Le Klondike, Lucky Productions / Lucky Comics 1996, sauf mention contraire.

  1. Yann – Un harem de papier, entretiens avec Ronan Lancelot, Toth 2004
  2. À l’exception de l’histoire courte Un lapon au Canada en 1981, jamais parue dans la collection régulière.
  3. Schtroumpf #22, 1973

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