Au milieu des années 80, la locomotive Lucky Luke roule à toute vapeur. Le dernier album paru, La fiancée de Lucky Luke, a très bien marché ; dans la foulée, son scénariste Guy Vidal prépare des histoires courtes pour la presse, en collaboration avec Claude Klotz et Jean-Louis Robert. Quant à Fauche & Léturgie, qui avaient signé avec Le Daily Star le plus gros succès de la série depuis Goscinny, ils préparent déjà le prochain épisode : ce sera Le Pony Express.

En attendant, Morris choisit d’illustrer un second script du Hollandais Lo Hartog Van Banda, qui lui avait déjà fourni l’excellent Fingers ; une façon peut-être de conjurer le parisianisme que peuvent représenter à ses yeux ses autres collaborateurs du moment. Le second album de Lucky Luke dont le Français n’est pas la langue originale paraît donc en 1987.

Encore des rails sur la prairie

Nitroglycérine ! Un titre qui détone, comme une explosion ; et détonne avec le classicisme auquel nous a habitué la série en la matière. Sous une couverture efficace (il s’agit en fait d’une illustration réalisée 8 ans plus tôt pour la publication dans Spirou de l’histoire courte Les Dalton prennent le train) l’album s’ouvre sur une introduction tout à fait dans la tradition goscinnienne. Deux compagnies ferroviaires se disputent la construction de la voie ferrée reliant Sacramento à Omaha. L’une d’elle, la Union Pacific, est prête à tout – y compris et surtout à recourir au sabotage – pour mettre des bâtons dans les roues à sa concurrente. Celle-ci, la Central Pacific, va bien entendu appeler Lucky Luke à la rescousse.1

Ainsi résumé, on serait tenté de voir en Nitroglycérine un remake du premier scénario de Goscinny, Des rails sur la prairie, qui traitait rigoureusement du même sujet. Pourtant, partant d’un point de départ similaire, Hartog Van Banda prend le contre-pied total de ce qu’en avait fait son prédécesseur. Là où celui-ci entendait traiter le thème de la construction du chemin de fer dans sa globalité (comme il le ferait par la suite avec la découverte du pétrole, la ruée sur l’Oklahoma ou encore l’installation du télégraphe), le scénariste hollandais préfère se concentrer sur l’anecdote : en l’occurrence, celle d’un train transportant une caisse de nitroglycérine destinée à percer un tunnel, que Lucky Luke doit convoyer.

En réalité, Hartog Van Banda est guidé par la même préoccupation que lors de l’écriture de Fingers : mettre l’homme qui tire plus vite que son ombre dans des situations où son « super pouvoir » lui est inutile. « Si Lucky Luke transporte de la nitroglycérine, c’est un danger qu’on ne peut pas résoudre grâce à sa rapidité. En cas de coups de feu, il ne peut pas s’abriter derrière une caisse de nitro… », explique le scénariste.2 Et quand il ajoute au mix les Dalton – persuadés que le train transporte de l’or, Joe et ses frères veulent s’en emparer – les coups de feu ne tardent pas à pleuvoir.

Un album inclassable

On peut facilement identifier dans Lucky Luke plusieurs schémas narratifs récurrents. Il y a bien sûr les épisodes de Dalton, qui reviennent à intervalles réguliers, et dont L’évasion des Dalton est la matrice originale : ceux-ci commencent invariablement par une scène où les quatre desperados s’échappent du pénitencier, et s’achèvent par leur retour au bagne. Il y a aussi les récits de voyage : on s’y rend d’un point A à un point B en affrontant de nouveaux dangers à chaque étape du trajet (La diligence, Le bandit manchot), avec souvent en fil rouge une série de sabotages dont l’auteur sera démasqué en fin d’album (La caravane, Sarah Bernhardt). Il y a encore ceux qui traitent d’événements historiques : À l’ombre des derricks ou Le Pony Express. Les parodies de westerns : Chasseur de primes (qui référence Leone) ou Les Dalton à la noce (qui s’inspire de High Noon)… On pourrait continuer la liste. Ces catégories sont volontiers compatibles entre elles : ainsi, Le fil qui chante ou Les collines noires sont des récits de voyage qui traitent d’un événement historique.

Mais Nitroglycérine défie toute classification. Il y a un trajet en train, mais ce n’est pas l’habituel voyage en étapes. On y évoque un événement réel, mais seulement comme toile de fond. L’argument rappelle bien un film (Le salaire de la peur, d’après le roman du même nom, ou son remake Sorcerer), mais ce n’est pas un western. Il y a les Dalton, mais pas les marqueurs narratifs qui les accompagnent habituellement : l’évasion est expédiée en 2 vignettes et le retour au bagne n’est pas montré. En outre – comme d’ailleurs dans Fingers – ils ne sont même pas vraiment les méchants principaux de l’épisode, les saboteurs de l’Union Pacific leur faisant concurrence… Et contrairement à la tradition, ces derniers ne sont pas, en fin d’album, capturés par Lucky Luke (qui ne se soucie même pas de leur existence), ni punis de leurs méfaits (si ce n’est par leur propre échec). Bref, toutes les règles tacites établies par Goscinny sont malmenées.

Plus encore que pour les raisons ci-dessus, c’est pour son tempo effréné et sa construction très linéaire que Nitroglycérine est original. En fait, tout l’album n’est rien d’autre qu’une très longue séquence de course-poursuite d’une quarantaine de pages, un cartoon de Chuck Jones à la sauce Lucky Luke, où le Bip-Bip est un train bourré de nitro poursuivi par deux gangs de coyotes… Les cascades et les gags visuels s’enchaînent sans temps mort : autant d’occasions pour Morris de composer de belles pages d’action comme il n’en fera plus tellement par la suite. Nitroglycérine est le dernier feu d’artifice que nous offre le vieux dessinateur avant une fin de carrière nettement plus plan-plan.

Un humour peut en cacher un autre

Faisant donc la part belle à l’humour visuel, Hartog Van Banda ne néglige pas pour autant d’ajouter quelques têtes à la galerie des personnages marquants de la série. En particulier le capitaine Red Buff, un vigoureux marin bombardé cheminot parce que « tous les machinistes se sont portés malades ». Ce capitaine Haddock du Far-West, encore plus fort en gueule et sanguin que son modèle hergéen, est accompagné d’un perroquet qui ne manque pas de faire écho à chacun des jurons proférés par son maître (en les agrémentant d’un « Salut poupée ! » pas très dans le ton : tous les animaux ne peuvent pas être aussi pertinents que Jolly Jumper). Le duo comique que forme le loup de mer avec son matelot trouillard et pleurnicheur est vraiment amusant – et, de nouveau, ne recycle aucun stéréotype goscinnien.

Mais le registre d’humour qui domine est sans doute l’absurde : rien n’est rationnel dans cette histoire délirante où des marins conduisent un train bourré de nitro poursuivi par des desperados qui le croient chargé d’or. L’évasion des Dalton en début d’album est un moment de non-sens complet, de même que leur arrivée sur le lieu de départ du train (déguisés en buissons !), totalement fortuite, ou du moins pas justifiée. Absurde aussi, la présence du croque-mort, qui surgit de nulle part pour accompagner le voyage sur sa simple intuition qu’il va « y avoir du pain sur la planche ». Absurde encore, le chef de gare en mal de tranquillité qui trouve le temps d’être muté par sa compagnie, puis de prendre sa retraite, pendant la durée du voyage du train – pour se retrouver toujours sur sa route. Absurde enfin, le dénouement, où la nitroglycérine explose par chance « juste au bon endroit » pour achever le tunnel.

Comique de geste, comique de caractère, comique de situation, comique de répétition : reste le comique de mots cher à Goscinny et peu présent ici en dehors des jurons de Red Buff et de quelques répliques amusantes. À noter que le scénario ayant évidemment été écrit en Néerlandais, c’est Morris lui-même, parfait bilingue, qui en a assuré librement la traduction. On s’amusera donc de retrouver au détour de certains dialogues le langage argotique des débuts, du temps où le dessinateur écrivait ses propres textes.3

Fin de collaboration

Drôle, rythmé et original, Nitroglycérine ne se hisse cependant pas au niveau de son prédécesseur Fingers. Le scénariste le reconnaissait lui-même, et le justifiait par l’évolution de sa relation avec le dessinateur : « Après Fingers, j’ai écrit Nitroglycérine et Chasse aux fantômes, mais le résultat n’a pas été aussi bon. Pour toutes sortes de raisons, Morris était devenu moins accessible, et j’ai regretté le bon contact qui avait permis à Fingers d’être si réussi. » 4

En outre, Morris s’est autorisé quelques modifications sans consulter son co-auteur – une liberté qu’il prendra de plus en plus au fil des années. Dans Chasse aux fantômes, il remaniera complètement la dernière partie de l’histoire au point que le scénariste n’y reconnaisse plus son œuvre. Rolf Hartog Van Banda, son fils et collaborateur, se souvient de cette trahison qui a marqué le coup d’arrêt de leur travail sur Lucky Luke : « Mon père ne souhaitait pas continuer après ce qui s’était passé, du moins pas de cette façon. »

On se prend à rêver à la direction qu’aurait pu prendre la série si cette collaboration avait fonctionné sur la durée. En tous cas, la branche hollandaise de Lucky Luke aura tout de même donné lieu aux épisodes les plus surprenants, les plus différents, de l’après-Goscinny.


Les images sont extraites de l’album Nitroglycérine, Dargaud / Lucky Comics 1987

  1. Pour l’anecdote, Blueberry, vivant les mêmes événements historiques dans le cycle du « cheval de fer », s’était rangé dans le camp adverse.
  2. Eppo Wordt Vervolgd #87-13, traduit du Néerlandais
  3. Voir à ce sujet l’article de Clément Lemoine.
  4. Stripschrift #300, 1997, traduit du Néerlandais