Lucky Luke après Goscinny 10/10 : La Légende de l’Ouest

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En guise de conclusion de ce panorama, penchons-nous sur l’ultime publication de Morris, l’année suivant sa mort le 16 juillet 2001.

Gangster academy

Par pure coïncidence, La Légende de l’Ouest a un titre emphatique qui convient bien à un album posthume. Un titre que n’aimait d’ailleurs pas Vittorio Leonardo, qui avait proposé une quinzaine d’idées alternatives.

La dernière aventure de Lucky Luke achève sa canonisation, un long processus qui avait commencé avec Arizona 1880 et l’avait vu progressivement trouver une fortune populaire. L’ironie vient pourtant du fait qu’il ne s’agit pas tant ici de la popularité du cow-boy que de celle de ses ennemis jurés, les Dalton. Ceux-ci deviennent les héros d’un spectacle et d’une série de dime novels, comme s’ils prenaient la place du tenant du titre.

Dans le monde réel aussi, Morris constatait que les Dalton avaient souvent la faveur du public. De Joe Dassin à Éric et Ramzy, les quatre frères ont souvent pris leur indépendance. Si Lucky Productions n’a jamais lancé de série parallèle à eux consacrée, la chose avait été envisagée assez sérieusement pour s’assurer la propriété des marques déposées Les Cousins Dalton et Les Quatre Dalton. Dans La Légende de l’Ouest, ils envahissent plus que jamais le récit. C’est l’album où on voit le moins Lucky Luke, déjà passif dans ses aventures ces dernières années. À l’exception d’une séquence de six planches, il n’apparaît ici que par intermittence.

Il y a donc une forme de mise en abyme dans cette histoire, où le spectacle est présenté comme en temps réel, en suivant une mise en scène beaucoup plus théâtrale que cinématographique. Le goût de Morris pour le plan fixe s’est accentué au fil des années pour devenir un des piliers de sa syntaxe narrative.

Pourtant, Luke ne croit pas pouvoir devenir célèbre, et les stars véritables ne méritent pas de le devenir : les Dalton connaissent le même succès indu que leurs modèles historiques, de la même façon que Rantanplan est renvoyé à Rin-Tin-Tin.

Cultiver son jardin

Autre forme d’ironie dans le traitement de la notoriété, la réaction des Dalton à leur nouveau statut. Ils ne savent pas quoi faire sans leur agent, se montent le bourrichon en refusant de « brader leur image », deviennent paranoïaques et se méfient les uns des autres.

« J’ai surtout voulu m’amuser sur les problèmes de la notoriété qui existent de nos jours. Je ne sais pas si vous avez vu, la télé fait parfois des vedettes de gens qui ne sont peut-être pas extrêmement doués pour le show » racontait Patrick Nordmann.1 Il précède de peu, effectivement, l’arrivée de la téléréalité.

Ce portrait contraste fortement avec la vie de Morris, qui a toujours tenu à rester simple, paisiblement installé dans son pavillon de banlieue avec ses napperons et ses fleurs en plastique. Les dernières années du dessinateur sont même celles d’un isolement médiatique et critique de plus en plus grand. Même si ses ventes restent considérables, il est ringardisé au lieu d’être traité en monstre sacré comme le sont, à la même époque, Franquin et Pratt. Plus que jamais, Morris préfère être seul que mal accompagné. Aussi, cette charge contre la prétention apparaît presque comme un manifeste – face à Goscinny, l’homme du monde, face aux auteurs qui l’ont quitté en promettant de mener leur carrière sans lui ?

En effet, ces années sont aussi témoins d’une forme de désillusion : depuis 1997, les procès se sont enchaînés avec Fauche, Léturgie, Janvier, Adam, Yann et Conrad, tous les collaborateurs des albums précédents. La maison d’édition Lucky Productions, créée autour du personnage en 1990, finit dans la foulée par rejoindre le giron de Dargaud. Double échec. Par crainte des procès peut-être, ou pour une autre mystérieuse raison, un nouveau gardien-chef vient remplacer dans La Légende de l’Ouest le directeur habituel de la prison, popularisé dans les albums de Rantanplan de Fauche, Léturgie et Janvier, et jusque là repris par Vittorio.

Surtout, cet album comme ceux qui le précèdent immédiatement sont significatifs d’une baisse esthétique. Morris n’est plus assez au cœur du métier pour recevoir des scénarios à la louche, il n’a donc pas beaucoup de choix pour compenser la perte de ses auteurs. Le dessinateur se résigne à accepter une histoire de Patrick Nordmann qu’il avait poliment refusée une dizaine d’années plus tôt, Le Prophète. Le scénariste aura alors la possibilité d’écrire deux autres aventures de Lucky Luke, plus un dessin animé, et commencera à réfléchir à une reprise de Rantanplan.

Les gags ne sont pas mémorables, le dessin, raidi avec l’âge, se perd dans des plans généraux et des perspectives bancales. La caricature, jadis souple, n’est plus qu’une grimace.

Vieillir… et après

Paradoxalement, à sa parution, La Légende de l’Ouest prend un sens tout différent. Car entretemps, alors qu’il a commencé à dessiner le troisième scénario de Nordmann, Lucky Luke contre Lucky Luke, Morris tombe en voulant nettoyer sa corniche ; il décèdera des suites de l’accident.

L’année suivante, la sortie de l’album voit donc la renaissance de l’image du créateur, tandis que la série prend son sens intégral, mythifiée avec ses bons et ses mauvais moments. Les morts sont tous de braves types, comme disait Brassens : on retient du dessinateur ses grandes œuvres, dont le nouvel album reprend les derniers feux. Et l’ironie d’un Lucky Luke qui ne croit pas à la célébrité se colore d’une fausse modestie douce-amère.

Parallèlement, la guerre des héritiers a déjà lieu. Vittorio Leonardo, alors dessinateur de Rantanplan avec son studio, se sent plus que légitime pour reprendre la série principale. En janvier 2002, Nordmann et lui espèrent encore pouvoir le faire. Mais dans le même temps, Achdé a été adoubé par Dargaud pour une série de strips de Rantanplan, et on s’apprête à lui confier un vieux scénario de Claude Guylouis.

Morris, qui s’est toujours battu pour la paternité de Lucky Luke, se fichait un peu de sa légende posthume. La légende l’a rattrapé quand même.

Les images sont extraites de l’album La Légende de l’Ouest, Lucky Comics.

  1. À On a tout essayé en 2002

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