Les voisins de Lucky Luke – Blueberry

| théorie/histoire |

En 1968, Lucky Luke quitte Spirou pour Pilote : après Red Ryder puis Jerry Spring, c’est aux côtés de Blueberry qu’il galopera désormais. À première vue, les points communs entre le cow-boy solitaire de Morris et le militaire indiscipliné de Charlier & Giraud sont moins évidents qu’avec le Cavalier Rouge d’Harman ou le caballero andante de Jijé ; le scénariste Jean-Michel Charlier a d’ailleurs sciemment imaginé son personnage en opposition à ces références. « À l’époque, tous les héros de western en bande dessinée – de Red Ryder à Jerry Spring en passant par Lucky Luke – étaient d’éternels cavaliers solitaires partant à la fin de chaque épisode vers le soleil couchant. Cela me paraissait un type de personnage stéréotypé. »1

Après des débuts malgré tout assez classiques, la série de Charlier et Giraud prend peu à peu un virage plus moderne, plus contestataire, accompagnant les évolutions de la société en général et du cinéma western en particulier (la réhabilitation des Indiens, le western spaghetti). Lucky Luke est davantage un produit du western traditionnel.

Pourtant, en creusant un peu, on peut s’amuser à dresser quelques parallèles entre les deux œuvres.


Commençons par l’anecdotique, avec un petit florilège d’images, situations ou personnages se faisant écho d’une série à l’autre (cliquez pour agrandir).

Au-delà de ces similitudes de surface, on peut relever quelques passerelles scénaristiques notables.


Fort Navajo débute dans Pilote en octobre 1963 ; cette première histoire inaugure un cycle qui durera jusqu’en 1965. C’est à partir d’avril 1964, donc exactement à la même période, que Lucky Luke vit dans Spirou sa première grande aventure militaire : Le 20ème de cavalerie. Dans les grandes lignes, le scénario de Goscinny et celui de Charlier sont identiques : un malentendu tragique provoque un début de guerre indienne dans une région jusqu’ici pacifiée, un officier va-t-en-guerre envenime le conflit en capturant le chef indien venu parlementer, et le héros tente de rétablir la paix en ramenant les deux camps à la raison. D’une série à l’autre, ou retrouve une structure narrative assez similaire et de nombreuses scènes qui se répondent, comme le montrent les images suivantes.

On notera que Goscinny situe cependant son histoire dans le Wyoming plutôt qu’en Arizona comme Charlier, et substitue en conséquence les Cheyennes aux Apaches, convoquant du coup l’imagerie plus classique des Indiens à plumes.

Les deux scénaristes et amis – qui viennent de reprendre en binôme la rédaction en chef de Pilote – ont forcément échangé leurs réflexions, leurs inspirations, leurs idées. Leurs références, aussi : difficile en effet, à la lecture des deux œuvres, de ne pas penser au film Le massacre de Fort Apache (John Ford, 1948). Si Goscinny n’a jamais fait mystère de ses emprunts au cinéma2, Charlier revendiquait plutôt des sources historiques. Il est vrai que sa trame reprend plus ou moins les événements authentiques qui déclenchèrent les guerres apaches, jusqu’au nom de leur protagoniste (le lieutenant Bascom, promu major dans l’album).

En 1970, Morris & Goscinny signeront un second album « militaire », situé cette fois au Nouveau-Mexique : Canyon Apache est l’un des rares épisodes de la série à mettre en scène les paysages arides et les Indiens sans plume composant l’univers habituel de Blueberry.

Patronimo a tout piqué au lieutenant Blueberry (L’Aigle solitaire, Dargaud 1967 / Canyon Apache, Dargaud 1971)
Jus de cactus ou miel : chacun ses petits trucs (Le Cavalier perdu, Dargaud 1968 / Canyon Apache, Dargaud 1971)
« Nous portons le whisky irlandais dans nos cœurs, car il chasse les idées noires et la peur… »
(L’Aigle solitaire, Dargaud 1967 / Canyon Apache, Dargaud 1971)

À partir de 1966, dans le cycle du Cheval de fer, Blueberry participe à la construction du réseau ferré transcontinental : un épisode essentiel de la conquête de l’Ouest, déjà traité par Morris et son scénariste au début de leur collaboration (Des Rails sur la prairie, 1955).

Contrairement à Goscinny qui avait imaginé une compagnie ferroviaire fictive, Charlier évoque les deux concurrents historiques, responsables des tronçons ouest et est : la Central Pacific et l’Union Pacific. C’est cette dernière qui fait appel à Blueberry pour l’aider à résister à la double menace que constituent les Cheyennes et les agents de la compagnie rivale.

L’inévitable séquence de l’attaque du train par les Indiens se retrouve presque à l’identique dans les deux séries :

Morris reviendra sur le thème dans un album nettement plus tardif, avec le scénariste Lo Hartog Van Banda : Nitroglycérine (1987). Cette fois, il est bien question de l’Union Pacific et de la Central Pacific, mais bons et mauvais sont inversés par rapport à Blueberry.

Le Cheval de fer, Dargaud 1970
Nitroglycérine, Dargaud 1987
Le Cheval de fer, Dargaud 1970 / Nitroglycérine, Dargaud 1987

Au cours des années 80, on commence à s’interroger sur la place des femmes dans la bande dessinée. Morris répond à la problématique à sa façon, dans une histoire imaginée par Francis Veber, écrite par Guy Vidal et remaniée par Morris lui-même : La Fiancée de Lucky Luke (1985). Quelques années plus tard, Charlier et Giraud envisagent à leur tour de marier leur personnage dans Arizona Love – un épisode achevé par le dessinateur seul après le décès de son scénariste, en 1989.

Très différents, les deux albums mettent en scène deux visions de la femme, deux fiancées potentielles diamétralement opposées : l’aventurière Chihuahua Pearl d’une part, vénale et sans scrupule, maniant habilement la séduction comme le revolver, et la très traditionnelle Jenny d’autre part, brave ménagère tout juste bonne à (mal) faire la cuisine et à se faire enlever par les Dalton. À la fin de l’histoire, les deux héros repartiront seuls vers le soleil couchant, l’un nostalgique de ce qui aurait pu être, l’autre savourant sa liberté retrouvée.

Blueberry a en tête « une sorte d’idée » (Arizona Love, Alpen 1990) qui n’a pas l’air de traverser l’esprit de Lucky Luke (La Fiancée de Lucky Luke, Dargaud 1985)
Les deux fiancées se sont levées tôt, mais pas pour les mêmes raisons (Arizona Love, Alpen 1990 / La Fiancée de Lucky Luke, Dargaud 1985)
Lonesome cowboys (Arizona Love, Alpen 1990 / La Fiancée de Lucky Luke, Dargaud 1985)

Un dernier télescopage se produit avec le cycle Mister Blueberry, développé par Jean Giraud à partir de 1995 et ayant pour toile de fond le fameux règlement de comptes d’O.K. Corral. À la même époque, Morris s’intéresse lui aussi au thème avec ses scénaristes Xavier Fauche et Eric Adam, sans qu’on puisse y voir plus qu’une coïncidence tant les traitements sont différents. Adam s’en amuse a posteriori : « C’est un hasard total, on a été les premiers surpris. On n’était pas au courant que Giraud préparait ça. Quand son album est sorti, on travaillait déjà sur le nôtre et on n’allait pas changer pour ça. C’était plutôt marrant, au contraire. »3

C’est aussi dans cet ultime cycle que Blueberry fait face à sa propre légende, à travers le personnage du journaliste venu l’interviewer. Lucky Luke sera confronté à la même thématique dans sa dernière aventure, écrite par Patrick Nordmann : La Légende de l’ouest (2002).

Mister Blueberry, Dargaud 1995
La Légende de l’ouest, Lucky Comics 2002

À propos de légende, le plus inattendu des parallèles entre les deux séries est peut-être cette fameuse biographie (fictive) de Mike S. Blueberry, photos d’époque et portrait à l’appui, écrite en 1974 par Jean-Michel Charlier en guise de préface à l’album Ballade pour un cercueil. Bien sûr, le procédé n’est pas sans rappeler les notices historiques – pour le coup authentiques – qui concluent souvent les albums de Morris. Mais surtout, il est à noter que Lucky Luke avait eu droit lui aussi à sa pseudo-biographie, imaginée par Jean-Marie Pélaprat 3 ans plus tôt dans Pilote, à l’occasion de l’anniversaire du personnage4.

Le texte de Pélaprat sera traduit par Henk Albers dans le magazine Pep en 1973… et pris au premier degré par le public néerlandophone, au grand dam de Morris : « Peut-être que l’article original n’était pas assez clairement ironique. »5 Charlier, plus taquin, se réjouissait plutôt de sa bonne farce : « Le canular marcha, au-delà de toute espérance : des milliers de lecteurs ont cru à l’existence réelle de Blueberry. »6


Si Blueberry, contrairement à Red Ryder et Jerry Spring, n’est jamais apparu dans les planches de Morris, il faut tout de même mentionner le fameux « échange » entre les deux dessinateurs, paru dans ce même numéro anniversaire de Pilote. Giraud y redessine dans son style une page du Pied-Tendre, tandis que Morris reprend une page de La Mine de l’Allemand perdu – non sans avoir remplacé Blueberry par Lucky Luke, fidèle à son personnage jusque dans les hommages à ses collègues…

Giraud comme Morris avaient longuement voyagé dans les grands espaces américains pour s’en imprégner et nourrir leur dessin. En interview, le dessinateur de Blueberry ne manquait jamais de citer le créateur de Lucky Luke parmi les pionniers du western en BD l’ayant précédé et inspiré. En retour, Morris, pourtant avare de compliments, rendait hommage à son collègue qu’il considérait comme un grand dessinateur réaliste. En mettant tout de même un bémol à ses louanges : « Il veut en mettre trop, il nie la valeur des taches vides dans l’image. »7

Car c’est aussi ce que montre en creux cet inventaire de similitudes : l’opposition entre deux interprétations graphiques d’un même univers ; celle du maître de l’épure et de l’efficacité, contre celle du virtuose du détail, des hachures, du relief, de la matière.

Mister Blueberry, Dargaud 1995
La Diligence, Dargaud 1968

Les images appartiennent à leurs auteurs et éditeurs respectifs. Les mentions en légende correspondent à la première édition en album.

  1. L’univers de Gir, interview par Guy Delcourt
  2. Lire à ce sujet le catalogue de l’exposition Goscinny et le cinéma, 2017.
  3. Propos recueillis le 31/05/2017
  4. Pilote n°631, 1971
  5. Stripschriftspeciaal n°3, 1981, interview de Morris par Kees de Bree & Hans Van Den Boom
  6. Les croissants sont meilleurs le dimanche, émission de radio, 1968, retranscrite par Gilles Ratier dans Jean-Michel Charlier vous raconte, 2013
  7. Stripschrift n°39-40, 1972
Michaël Baril
Michaël Baril (ou Bareyt selon les jours) est né en 1981. Quand il était petit, il rêvait de devenir auteur de BD. Finalement il est devenu développeur web, mais il continue heureusement de faire des bulles dans les marges de ses pages HTML. En 2002, il rejoint l'association Onapratut en tant qu'obscur fanzineux, puis gravit les échelons un à un jusqu'à rejoindre le petit cercle de l'équipe éditoriale : consécration. Au fil des années, il est à l'occasion dessinateur (dans Psikopat), scénariste (dans les collectifs publiés chez Onapratut), traducteur (Sam & Max Police Freelance, toujours chez Onapratut) et critique (sur Parutions.com). Son grand œuvre en bande dessinée reste bien sûr Le visiteur d'Orion chez Danger Public, une fresque épique de 12 pages au format d'une demi-carte postale.
Ces temps-ci, avec Clément Lemoine, il s'intéresse tout particulièrement aux détails de l'histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.

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