Les débuts de Fantomiald – 2 : La contre-réforme.

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Reprenant ma réflexion à la fin du précédent article, je vais tenter de résumer ici les différentes étapes qui vont mener Fantomiald, du terroriste qu’il était, à son premier statut de héros. On l’a vu, les contradictions portées par le premier épisode sont de quatre ordres : la structure narrative, qui ne joue pas le jeu de la série, les personnages, qui perdent en cohérence, le message politique sous-jacent et le principe du secret qui unit Fantomiald et le lecteur. C’est par ce dernier point que le retour à l’ordre va commencer.

1) Un peu moins de secret (épisode 2)

La première résolution de Martina est de baisser la complicité avec le lecteur d’un cran. Dès l’introduction du deuxième épisode, Géo Trouvetou avale une pilule Oublitou pour effacer tous ses souvenirs. Géo, personnage éminemment positif de l’univers Disney, se dédouane donc de ces aventures trop peu conformes au credo. Quant au dessin, signé Scarpa et Cavazzano, il n’inclut plus les regards frontaux dont Carpi avait rempli le premier récit. Donald est désormais le seul responsable de ses exploits sous le masque de Fantomiald, et le lecteur ne s’y identifie plus aussi aisément. La fin de ce deuxième épisode va d’ailleurs dans le même sens : au lieu d’une vengeance secrète, Donald bénéficie d’un triomphe public. Les neveux l’acclament, Picsou revendique sa parenté, et Daisy lui promet toutes ses danses. Même si l’identité réelle de Fantomiald reste, et restera toujours un secret, le récit ne se limite plus à une dissimulation.

Dès lors, la rupture avec la morale est plus acceptable, puisque le lecteur n’en est pas complice. Fantomiald va donc continuer à voler encore un peu, et à s’opposer, quoique moins explicitement, à la ploutocratie.

2) Le nœud narratif (épisode 3 et jusqu’au 8)

Dans ce même deuxième épisode, Martina ne semble pas trouver d’idée nouvelle pour exploiter le thème. Il se contente donc de reprendre une structure assez similaire à la première : Donald, exploité par sa famille, vole Picsou, fait accuser Gontran, et finit par restituer l’argent. Le triomphe public permet même d’aller plus loin que le premier épisode dans la célébration de Donald, reconnu sous son identité du quotidien et pas seulement sous son costume.

Pourtant il est clair que Martina ne peut pas utiliser le même schéma ad vitam aeternam. Il cherche donc d’autres enjeux à partir du troisième épisode. On sent, à lire ces récits, que le scénariste navigue un peu à vue.

Dans Fantomias entre en jeu, Donald est confronté à un faux Fantomias dirigé par Picsou en même temps qu’il doit défendre son incognito. Avec ce double enjeu qui brouille un peu les pistes, il s’agit cette fois de protéger sa nouvelle identité de canard justicier : il n’est plus tant question d’un trajet vers la reconnaissance que de la résistance à l’exploitation. De conquérant, Donald se mue donc progressivement en défenseur, voire en protecteur. Ensuite, dans Fantomias protège Fantomiald (épisode 4), il lutte contre l’exploitation mercantile de son costume de justicier, et dans Terreur au château et L’affaire du tableau (épisodes 7 et 8), il empêche qu’on l’expulse de chez lui, craignant notamment que Gontran trouve l’armoire ascenseur avec tout l’équipement de Fantomiald. Le personnage n’est plus le moyen d’une révolution, mais un acquis à conserver. Dès lors, la logique sérielle ne pose plus de problème.

3) Créer Fantomiald (épisode 4 et jusqu’au 6)

En parallèle de cette diversification des enjeux narratifs, et pour la justifier, Martina donne un statut nouveau à Fantomiald. L’icône va donc se solidifier à chaque récit.

En effet, le personnage n’existe pas dans les deux premières histoires. À part le lecteur et Donald lui-même, personne n’en a entendu parler. Même dans le troisième récit, alors que sa réputation est faite, les Donaldvillois parlent du « bandit », ou éventuellement du « fantôme de Fantomias ».

Le 4e épisode est le premier à officialiser l’existence du justicier. Face à toute la ville qui s’accorde à dire qu’il n’est qu’une rumeur, le canard apparaît en pleine lumière, obligeant les Castors Juniors à s’exclamer « Mais alors… il existe ! » C’est donc en tant que justicier que Donald doit prouver sa valeur : de la même façon qu’il se rangeait, sous sa véritable identité, sous les bannières de sa famille, il doit en faire autant sous le nom de Fantomiald. Pour la première fois, son apparition est vraiment publique.

La reconnaissance du justicier est très positive, à l’égal de celle de Donald dans les deux premiers récits. Lorsqu’il rend l’argent à la population par robot interposé, à la fin de Fantomias entre en jeu, c’est sous les hourras de la foule. Lorsqu’il humilie Flairsou, le maire et ses administrés s’exclament « Vive la justice ! L’innocence triomphe ! » Le personnage est donc maintenant le gardien de Donaldville, au nom du peuple et contre les puissances financières. Il ne s’agit plus de se venger individuellement.

Cette reconnaissance n’est d’ailleurs pas acquise, puisque le nom de Fantomias prime sur celui de Fantomiald jusque dans le sixième épisode. L’existence même du justicier reste longtemps soumise à caution, comme dans les épisodes 5 et 7. Le développement du personnage va donc de pair avec sa reconnaissance en tant que tel. Ce Paperinik qui n’était d’abord que jeu de mots pour le titre de l’histoire, destiné spécifiquement au lecteur, devient le nom officiel du justicier. Le canard super-héros prend la forme d’une icône, à la fois aux yeux des lecteurs et à ceux des Donaldvillois. Son costume complet, présent pour la première fois avec masque et béret dans le troisième récit, ancre la fusion entre Fantomias et Fantomiald. Le criminel du passé laisse la place à un personnage nouveau, encore vierge.

Pour Martina, cette naissance de Fantomiald a plusieurs intérêts : elle permet de résoudre la question du conflit de personnalités interne à Donald, en reportant sur Fantomiald tous les bons aspects de sa personnalité. Le canard justicier sera essentiellement utilisé comme un héros autonome, et relativement peu comme personnage secondaire dans d’autres intrigues. La naissance de Fantomiald ouvre également la voie à des conclusions plus variées, où le héros peut trouver sa reconnaissance sans rompre avec la continuité de l’univers. Enfin, elle ouvre la voie à un réinvestissement moral, la mission de Fantomiald ne se confondant pas nécessairement avec l’envie de vengeance de Donald.

Cette avancée autorise d’ailleurs Martina à revenir en arrière sur la question du secret, avec une nouvelle implication de Géo assortie d’un clin d’oeil de Fantomiald au lecteur dans le troisième épisode. Sans qu’on se retrouve à la situation initiale, le règlement des contradictions se fait avec des hésitations évidentes.


4) Il faut sauver le soldat Picsou (épisode 4 et jusqu’au 11)

Fantomiald ayant accepté l’ordre établi, la collectivité l’ayant admis en son sein, il peut donc être validé comme personnage stable. Le terrain est prêt pour le faire durablement réintégrer la morale propre à l’univers Disney.

C’est autour de la question de Picsou que tout se joue. Martina va hésiter à basculer franchement Fantomiald de son côté, en le traitant alternativement en adversaire et en allié. Il parviendra à les associer en trouvant un nouveau méchant, incontestable celui-là, pour prendre la place du milliardaire : Flairsou. C’est celui-ci qui va incarner l’injustice des financiers dans les épisodes 4 et 5, en s’accaparant un bijou précieux et en vendant des panoplies de Fantomias.

Dès le quatrième épisode, Picsou n’apparaît plus tant comme un vil ploutocrate que comme un oncle casse-pied, et ses arguments sont plus familiaux que patronaux : « n’oublie pas non plus qu’un héritier peut être déshérité ! » Fantomiald va donc dérober Flairsou pour que Picsou le laisse tranquille. Il ne remet donc pas en cause l’alliance entre Picsou et Donald, loin de là. En humiliant Flairsou, jugé indigne d’une pièce archéologique, il rend à Picsou son titre de premier collectionneur du monde.

Martina en profite pour en mettre une couche sur la question de l’autorité : il est rappelé aux neveux qu’ils doivent obéir à Donald, mais aussi aux principes des Castors Junior. « Il faut toujours obéir. » Cet éloge de l’action contraste curieusement avec l’élan destructeur du premier épisode.

Pour autant, Fantomiald ruinera à la fois Picsou et Flairsou dans l’épisode 5, et défendra son quartier général contre l’alliance des milliardaires dans les épisodes 7 et 8. Martina n’a donc pas tout à fait renoncé à son positionnement politique. Simplement, celui-ci n’apparaît plus comme un principe d’action. Dans les épisodes 6 et 10, singulièrement, Fantomiald combat des hors-la-loi et aide Picsou à s’accaparer des trésors perdus. Le voilà devenu l’allié objectif du capitalisme. Un défenseur de la propriété, un garde du corps de Picsou, un allié miraculeux pour les mauvaises passes dans une aventure classique ! Enfin, dans l’épisode 11, les méchants sont incarnés par les Rapetou, signe que l’ordre symbolique est revenu à la normale. Les voleurs ne sont plus aimables.


5) Fantomialde, ou le héros dépassé par sa gauche

Outre le sauvetage de Picsou, la contre-réforme de Fantomiald s’appuie une innovation inattendue, liée à l’apparition d’un nouveau personnage. C’est l’ultime étape dans la normalisation du justicier.

En effet, pour exploiter le succès de ces récits, Martina a une nouvelle idée. Ce sera au tour de Daisy de se transformer en super-héroïne. Dans Une rencontre explosive et Fantomialde contre Fantomiald, la jeune femme connaît un destin très proche de celui de son fiancé. Humiliée par la gent masculine – Donald et Picsou qui enchaînent les remarques sexistes – Daisy décide d’aller voir son amie Eulalie Touchatou, dont les costumes et armes secrètes lui permettront d’agir en « libératrice des Donaldvilloises ». C’est la première apparition de Fantomialde / Paperinika. Moins populaire que son équivalent masculin, elle sera quand même l’objet d’une belle postérité dans les productions brésiliennes. Dans ce premier récit, on reconnaît sans peine la structure de Comment on devient Fantomiald. D’ailleurs, si le justicier masculin est à peine évoqué dans le premier épisode, il a un rôle plus important dans le deuxième. Surprise, il s’y révèle tout aussi malchanceux que Donald, et joue clairement le rôle de l’oppresseur ! Dans les deux cas, les véritables méchants auxquels les super-héros sont confrontés sont un trio de bandits qui cherchent à s’emparer du dépôt de Picsou. La lutte des sexes a clairement pris le pas sur la contestation sociale.

Épilogue

Dans la foulée, de nouveaux scénaristes commencent à utiliser le personnage de Fantomiald. Ainsi dégagé de la responsabilité de Martina, il achèvera sa mue, sera de plus en plus positif, et deviendra un vrai superhéros. Après tout, s’il avait, comme Diabolik, des masques et des gadgets ultra-technologiques, il possédait aussi une double identité et un costume qui évoquait beaucoup plus les productions Marvel.

On peut souligner que ce passé révolutionnaire n’a pas toujours ravi Disney. Les textes de l’épisode original ont été modifiés de nombreuses fois au fil des réédition, afin de les simplifier ou d’en enlever les expressions politiquement incorrectes. « Vittima dei plutocrati » est devenu « vittima degli eventi », « victime des événements », ce qui n’est pas tout à fait pareil. En français, les nouveaux traducteurs depuis 1974 n’ont pas remis en cause l’expression « victime des multimillardaires », peut-être moins politique, mais ils ont malgré tout modifié les textes qu’ils estimaient violents : « Incapable de détourner un moustique rhumatisant ! » a donc laissé place, comme en Italie, à « Incapable d’acquérir quoi que ce soit ! ».

Bilan

Quelles leçons peut-on tirer de cette petite réflexion ? Peut-être que l’évolution du personnage ne s’est pas fait sans retour en arrière. Mais aussi que le cheminement s’est toujours produit dans le même sens, vers une intégration à l’univers majoritaire. Que la reconnaissance du personnage à l’intérieur du récit a accompagné son existence sous la forme d’icône et, par là, sa normalisation. Que le renoncement politique n’a eu lieu qu’au moment où la lutte a été déplacée dans une intention politique nouvelle, comme si la contestation, quelle qu’elle soit, valait plus que la préservation du combat passé.

On ne peut pas, du cas de Martina et de son personnage, faire une loi sur l’apparition de tous les héros de la culture populaire. Mais il me semble qu’on a affaire ici à un cas d’école des contradictions entre innovation et traditions, entre cohérence globale et identité personnelle.

Il me semble aussi utile de souligner que le ver était dans le fruit dès les premiers épisodes. La logique sérielle ne permettait sans doute pas à un personnage de survivre sans s’adapter à la cohérence interne de l’univers.

Pour approfondir

http://www.salimbeti.com/paperinik/en/origins.htm (et tout le reste du site, réalisé par un obsessionnel compulsif)

http://www.papersera.net/articoli/aIn4.php (une comparaison précise des différentes éditions du premier épisode par Paolo Castagno)

http://theadamantine.free.fr/fantomialdetdarkshadows.html (où Harry Morgan proteste contre la qualité d’impression des rééditions françaises)

Topolino e il fumetto Disney Italiano, par Andrea Tosti, Tunué 2011

Paperinik, ou comment les Italiens sont parvenus à mettre des pantalons à Donald Duck, par Gianni Haver et Michaël Meyer, dans BD-US : les comics vus par l’Europe, Infolio 2016

En France, un premier recueil reprend en septembre 1974 I Classici di Walt Disney 57, première réédition italienne de quatre des premières histoires avec ajout d’une trame complémentaire. Le titre Paperinik il Diabolico devient Donald le justicier, signe que la France était, au choix, en retard ou en avance sur la question. Le nom de Fantomiald ne trônera en couverture que pour les deux histoires suivantes dans Il trionfo di Paperinik, devenu Le retour de Fantomiald, en septembre 1975. Les quatre dernières paraîtront dans Invincible Fantomiald, en décembre 1977. Nombreuses rééditions depuis.

Clément Lemoine
Clément Lemoine est né en 1980. Professeur-documentaliste de son vrai métier, il aime bien aussi lire des illustrés. Ses scénarios ont été publiés dans Paru-Vendu, Piskopat et les collectifs de l'association Onapratut, dont il est cofondateur. En tant que critique, il a participé à BDSélection, 9e Art/Neuvième Art, Parutions.com et Papiers NIckelés. Il est également l'auteur d'une comptabilité des traducteurs et traductions dans l'œuvre de René Goscinny, "Versions originales" (SCUP 2013). Avec Michael Baril, il s'intéresse tout particulièrement aux détails de l'histoire de Lucky Luke du vivant de Morris.

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