Les animaux spongieux et surfaces absorbantes

| Récits courts |

 Hommage aux éponges

Ode en alexandrins (de cuisine) écrite par  et illustrée par 

 

Prologue

 

On trouve dit-on des thons sur l’île de Tahiti
Laineux comme des moutons ils donnent grand appétit
Juchés sur des tortues, les Tahitiens les guettent
Les chassent font des battues s’en tricotent des jaquettes

Les étoiles au mois d’août je l’ai vu de mes yeux
Du ciel tombent goutte à goutte phénomène prodigieux
Les cachalots s’enivrent des nues du firmament
C’est écrit dans les livres et jamais je ne mens

 

 

Les histoires sur la mer qu’on raconte dans les ports
Souvent spectaculaires étranges de prime abord
Paraissent de peu de foi ; le cas ici conté
Reflète lui toutefois l’exacte vérité

Un célèbre professeur spécialiste des éponges
Certifie sur l’honneur l’absence de tout mensonge
Cet océanographe de son nom Gustavson
De son prénom Olaf en atteste en personne

 

 

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Les éponges

Au large d’Alexandrie les éponges naturelles
Forment de vastes prairies regarde comme elles sont belles !
Les fonds marins ondulent elles déjeunent l’air gourmand
En gonflant leurs valvules d’oligo-éléments

L’usine pue et empeste elle fabrique en fumant
Des éponges jaunes et vertes ce côté frotte drument
Les ouvriers d’usine empaquettent en jurant
Les éponges de cuisine en partance pour l’Iran

 

 

Le navire quitte Marseille les marins sont joyeux
En chants ils appareillent leurs femmes leur disent adieu
Les éponges au soleil le port bientôt s’éloigne
Le grand vent les balaye la haute mer ils rejoignent

 

 

Mais une tempête s’abat brutale et violemment
Veut mener au trépas la nef en hurlements
Les containers chavirent ils tombent par dessus bord
Les éponges du navire livrées au gré du sort

 

 

Un fort courant du nord les entraîne oh malheur
Elles neigent en flocons d’or parmi les algues en fleurs
Puis lentement elles dérivent traînées par les tréfonds
D’étranges poissons y vivent une lumière sur le front

 

 

Un jour pleines d’eau salée ne sachant où aller
Elles sombrent dans une vallée le sable rocher ailé
Dévoile des crabes d’airelle et des pieuvres chantilly
Les éponges naturelles ont leur refuge ici

 

 

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Le commandant Tourteau

 

Le commandant Tourteau amoureux des langoustes
Survient sur son bateau de haute mer Marcel Proust
Il s’en va observer aussitôt arrivé
Les poissons à sauver ceux-là qu’il veut filmer

Un jour qu’il plonge dans l’eau cela semble un cauchemar
Derrière un vieux vélo il filme un calamar
Soudain il aperçoit le sol jonché d’éponges
Alors glacé d’effroi à une mer propre il songe

 

 

Il veut vite remonter pour son bateau rallier
Mais il doit respecter une pause à chaque pallier
A peine à l’air il sort il va dans sa cabine
Ses compagnons de bord lui trouvent une triste mine

 

 

De sa plume la plus belle il rédige un pamphlet
Une feuille n’importe laquelle lui sert à cet effet
Les sentiments l’agitent plein d’émotion lyrique
Voici sa lettre écrite aux larges des côtes d’Afrique

« Messieurs les députés messieurs les journalistes,
Vous devez m’écouter je suis un spécialiste
Je décris en ces strophes ce qui se passe ici
Devant cette catastrophe qui peut rester assis ? »

« Mesdames les députées mesdames les journalistes,
Vous qui êtes réputées généreuses altruistes
Des éponges de cuisine ont ces milieux gagnés
L’écosystème elles ruinent jusque là épargné »

« Les éponges naturelles sont placides il est vrai
Leur condition est telle qu’elles gardent leurs maux secrets
Devant cette intrusion elles paraissent impavides
Ce n’est qu’une illusion une grande tristesse réside »

« Devant de tels méfaits il n’y a qu’indifférence
Je constate rien n’est fait aux éponges nul ne pense
Que vos efforts soient loués qu’ils aboutissent bientôt
Votre aimable et dévoué Commandant A. Tourteau »

 

 

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Le débat

Au satellite B8 X14 Hirondelle
L’information transite les foules elle interpelle
Les détails de l’histoire tragiques ! choquants ! figurent
Dans les journaux du soir en page de couverture

 

 

Tourteau ainsi assure les navires en surnombre
Remplissent les mers d’ordures annoncent un futur sombre
« Je suis écologiste la nature je défends
Les éponges et j’insiste sont là pour nos enfants »

Au café chez chacun les éponges en question
Jusqu’au petit matin inondent les discussions
Lorsqu’en protestation six cents se réunissent
La manifestation se heurte à la police

 

 

L’industrie épongière alors prise de panique
Veut étouffer l’affaire sous des discours techniques
« Nos éponges sont bénignes il n’est prouvé nulle part
Qu’il y ait le moindre signe de doute à cet égard ! »

 

 

Au sein du parlement fusent les protestations
Contre le gouvernement des forces d’opposition
« Vos torts sont évidents ! » vocifère un gros homme
« Ce n’est qu’un accident ! » rétorque un bibendum

« Quoi ? dit un député, depuis déjà longtemps
Vous pouviez l’éviter les gens sont mécontents ! »
Mais l’interrompt soudain la déléguée du Var
Pour clore avec dédain « On verra ça plus tard ! »

 

 

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Le spéculateur

La mer bat avec rythme lent et doux sur ses rives
Ses péninsules ses isthmes ses plages ses rochers vivent
Au chuintement monotone régulier des marées
Au ciel la lune ordonne leur taille et leur durée

Les éponges synthétiques les éponges naturelles
Le destin les imbrique à la fin elles se mêlent
Elles parsèment les rochers au fond de l’eau lentement
Se frôlent sans se parler comme font d’anciens amants

Les sachets en plastiques portés par l’alizé
Les féeries chimiques de benzine irisée
Façonnent un monde nouveau aux couleurs fascinantes
Au ciel sur terre sous l’eau mais provoquent l’épouvante

John D. K. Smith pourtant n’est pas de cet avis
Car seul l’argent comptant pourvoit à une belle vie
Il analyse la bourse les montages financiers
Toujours en tête de course et d’un moral d’acier

 

 

Les éponges naturelles c’est le filon en or
Leur cote monte de plus belle peut-elle monter encore ?!
D. K. Smith investit dans un projet d’enfer
Au large d’Alexandrie prospection épongière !

Une équipe s’y attelle porte en scaphandrier
Les éponges naturelles à bord d’un chalutier
Du bateau déchargées par taille elles sont triées
Puis en caissons rangées à New York expédiées

 

 

Dans une boutique très chère parmi les étalages
Des employés s’affairent sur un décor de plage
Venez vite ! Profitez ! Une offre exceptionnelle !
Un secret de beauté ! Nos éponges naturelles !

 

 

Non loin des côtes d’Afrique sous l’eau en profondeur
Les éponges synthétiques reposent avec langueur
Les caressent les dorlotent des algues vertes immenses
Un supplément d’azote elles poussent en abondance

 

 

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Exorde

 

 

A y perdre tout espoir aux éponges nul ne songe
Au rebord d’une baignoire ou dans un bac à plonge
Quand vous verrez maintenant une éponge vous saurez
Son destin désolant peut-être vous pleurerez

Voilà l’histoire tragique des éponges naturelles
Des éponges synthétiques elle est triste et cruelle
Puisse-t-elle servir d’oracle d’appel annonciateur
Provoquer un miracle à l’aube de temps meilleurs

Je bois à la santé de ceux dont la conscience
D’un coup a sursauté dont le cœur crie vengeance
Les principes nécessaires de la sagesse future
Leur idéal prospère grâce à de saines lectures

Je lève mon verre bien haut en l’honneur des éponges
Dressées face aux fléaux aux malheurs qui nous rongent
Je lance une souscription qu’on érige une statue
Dans chaque circonscription à l’éponge inconnue

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Aymon Kreil
Aymon Kreil est scénariste de bande-dessinée et anthropologue, né à Aubonne (Suisse) en 1979. Il a enseigné à la Haute Ecole d’Art et Design de Genève et aux universités du Caire, de Zurich, de Fribourg et de Neuchâtel. Ses premiers scénarios, avec sa sœur Katharina Kreil au dessin, paraissent en 1999-2000 dans la revue 360°. Dès 2011, il fait partie des scénaristes de la revue TokTok, en collaboration avec les dessinateurs Wassim Maouad et Tawfig. Parmi ses publications récentes, on trouve notamment un essai sur la superhéroïne égyptienne Qahera pour l’ouvrage collectif Muslim Superheroes : Comics, Islam and Representation sous la direction de David Lewis et Martin Lund.
Katharina Kreil
Katharina Kreil est née à Aubonne en Suisse romande. Elle a suivi une formation artistique aux Arts appliqués et à la Haute Ecole d'Art et de Design de Genève. Elle vit et travaille à Genève et à Pyrimont (Ain) comme artiste, dessinatrice et auteur de bandes dessinées. Elle est membre de la S.C.A.A (Swiss Comics Artists Association). Elle a publié dans de nombreuses revues et pour des collectifs, dont Drozophile, le journal satirique Saturne, 360° et Profil femme. En 2010, avec Capucine Maréchal et Marc Schefer, elle réunit vingt-deux dessinateurs genevois pour la publication Du bitume au Grenier autour du thème de l'habitat collectif à Genève. Elle participe notamment aux expositions Migracoes (MAC, Sao Paolo, 1994), Bocages de Papier (Vandœuvres, 1996), au projet artistique InVIA 2000-2005 « Art in a Suitcase » (expositions notamment à la Casa Balaguer de Palma de Majorqua, au Vlaams Ministerie de Bruxelles, à l'Espace Artoll de Bedburg-Au, à la bibliothèque municipale de Warkaus, au Musée Bärengasse de Zürich et sur le Col de Splügen). Depuis 2017, elle est en résidence au Centre de gravure contemporaine GENEVE GRAVE, où elle travaille à un projet expérimental d’impression sur béton.

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