Le miroir de David #8

| Le miroir de David |

La procrastination, ici, passe par le lit de Popo. Je n’ai pas eu le courage d’affronter la haute cime, ses vents, son froid, et j’ai laissé la pesanteur glisser mon corps vers plus bas, jusqu’à la chambre de Popo.  Il faudra bien remonter, oui, bien obligé, et sûrement que je me maudirais alors d’être descendu et de ne pas avoir répondu à cette lancinante obsession première.

À ce propos, la thérapie n’a pas franchement fonctionné. Ou plutôt a fonctionné en réveillant un bon vieux trauma, avec souvenir ravivé des situations, des gens, des noms… Des noms que j’avais oubliés, qui ont resurgit tout vif de mon passé alors que j’avais fait tant d’effort pour les effacer ! Et au bout des psycho-exercices exténuants, toujours la pensée routinière pour cette Yéti imaginaire qui revient, tranquille, comme une bestiole gambadant l’été dans un champ de coquelicot.

Mais voilà, céder à la pesanteur est plus facile. Et puis… pour partir en expédition là-haut, il faudrait m’habiller, m’équiper, et finir harnaché comme le touriste sportif moyen, et cette corvée m’épuise d’avance et me provoque même une désagréable honte sociale.

Plus tard,

Pour l’instant, pas d’expédition, juste conversation spirituelle avec Popo. Principe : parler de tout et de rien / aucun sujet sensible / rire ensemble / passer en revue ses dernières lectures. Elle est toujours étonnée que j’aie toujours quelque chose à en dire. Mais si « Djinn » est une découverte pour elle, c’est pour moi une lecture du passé, et d’ailleurs je lui masque avec une certaine habileté le fait que j’en garde peu de souvenirs. Je lui balance même crânement que je préfère « Le voyeur » dont je n’ai pas plus de souvenirs. Par contre, je me souviens très bien qu’à une autre époque, du côté chaud du monde, David a fait les 400 coups avec l’auteur et je ne me prive pas de déballer quelques anecdotes de secondes mains, mi-souvenirs, mi-inventions, à  une Popo ravie de ce lien soudain avec un auteur qu’elle vient de lire.

Aujourd’hui, je suis un peu tendu. Je regarde autour de moi. Je me lève glissant sur le sol tel un félin (il faut bien s’amuser), et débute une exploration de la pièce avant de me raviver, de me rendre compte que ce réflexe date du siècle dernier, quand on écoutait seulement… Je me sens ridicule et replonge sur le lit, attrapant Popo, me mêlant à ses rires. Soucieux, mon regard professionnel interroge : combien de caméras planquées dans cette simple chambre ? Pour en avoir le cœur net, je me résous à utiliser ma petite application de détection. Faut tenter de faire ça discret. Si on te filme en train de chercher la caméra, c’est ballot !

[Une petite voix me dit qu’ils pourraient bien ne faire qu’écouter. Après tout, pas besoin d’image. Si les clients pensent venir incognito ici, ce n’est pas le cas. Ce genre d’établissement a besoin de se protéger. Donc, la direction chinoise tient un registre précis des allers et venues. Elle y inscrit l’identité de chaque client, qui est avec qui et de quand à quand. Et je les soupçonne aussi d’écouter qui dit quoi à qui. Tout ça, c’est de l’information, et l’information c’est du pouvoir et potentiellement de  l’argent. Et une bonne protection contre les aléas politiques et moraux.]

Popo s’amuse de mon manège. Elle se moque, mais je sais pour l’avoir testé qu’elle ne fera ni ne dira rien. Elle est du genre à ne pas vouloir d’ennui et sa curiosité se cantonne à la littérature étrangère. Deux modes de détection : ondes électromagnétiques ou infrarouges… Je fais vite le tour de la chambre à la décoration dépouillée. Les murs sont nus à l’exception de large pan de miroir qui pourrait être sans teint, mais seul le lit doré ornementé pour flatter le goût du fonctionnaire en mission pourrait peut-être cacher facilement micro et caméra. La suspension kitch est si dérisoire, l’ameublement inexistant… Évidemment, l’application capte vite l’activité électrique de deux choses derrière chacun des grands miroirs, à deux hauteurs différentes pour éviter les angles morts et un unique micro, quelque part sous le lit, enregistre jusqu’au plus infime râle. Ils veulent décidément tout savoir. Cette chambre, comme toutes je suppose, est entièrement surveillé. En direct peut-être, ou juste enregistré par sécurité.

C’est en mordant le cul du Popo que m’est venu le projet : L’établissement répondant à tous les désirs, à toutes les spécialités, je me demande si les fonctionnaires locaux n’y auraient pas traîné Chang ? Si seulement je pouvais consulter les archives…

Alain François on BloggerAlain François on InstagramAlain François on PinterestAlain François on TumblrAlain François on Twitter
Alain François
Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.
De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.
En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.
En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.

Laisser un commentaire