Le miroir de David #4

| Le miroir de David |

Je fus fort surpris quand Chang me fit savoir qu’il souhaitait me revoir. Me revoir ?

Ha ?

Oui.

Bon… Quand ? Où ?

Je vis dans cet appel providentiel l’occasion de briser mon obsession d’alors. Depuis le rendez-vous raté, je ne pensais qu’à une seule chose : L’odeur ! Je n’avais pas posé LA question. Son odeur ! L’odeur de cette Yétie qui l’avait enlevé. Je voulais savoir, qu’il me raconte, si, comme celle de certains animaux, elle était si forte qu’elle te révulsait, qu’elle te prenait à la gorge et t’emportait au bord de l’évanouissement, ou si elle te plongeait dans une transe sexuelle inouïe, ou si elle était simplement florale, ou musquée, ou inédite ? J’en restais obsédé à en avoir des hallucinations olfactives ! Je me réveillais la nuit, le jour même, et entraient en presque convulsion lorsque cette pensée me traversait les sinus. Peu pratique en société, ce fantasme éthéré me provoquait de violentes érections. Alors oui, je voulais le revoir, qu’il calme ma curiosité, qu’enfin je sache ! Que je cesse de me retourner à chaque coup de vent des cimes, pensant qu’il m’apportait l’effluve…

Qu’on cesse de me reprendre, « mais que fais-tu le nez en l’air et l’oeil hagard ? Il n’y a rien là haut ! »

Si !

Je sais !

J’en suis sur, je sens qu’il y a quelque chose « là-haut » !

Regard de fou.

Franchement, traverser le monde pour attraper une folie hyperlocale, c’est pas bien malin !

______

J’allais donc revoir Chang. Cette fois, je préparais mes questions. Pas imaginé une seconde que c’était lui qui allait me poser des questions.

Des questions qui se résumaient en une seule, brutale. Une question qui aurait dû réveiller mes réflexes professionnels, et j’aurais du, spontanément, le tuer en silence et fuir, vite, et disparaître encore. Mais… je ne sais pas… il détenait les informations que je voulais. On ne tue pas l’informateur, surtout quand, comme ici, il est absolument et définitivement unique !

Alors, je suis resté là et j’ai encaissé :

« Pourquoi êtes-vous là ? »

« Pour m’amuser », C’est sorti comme ça, du tac au tac.

C’est lui qui s’en est trouvé décontenancé. Ha, le trouble changeait de camp ! Je le regardais. frèle stature, mais d’une sorte d’élégance un peu rigide, presque britannique. Peut-être le costume et le journal sous le bras ? Quelque chose…  Je ne sais pas. De longues mains, fines, qui bougeaient fluides, comme pour hypnotiser. Il n’est pas d’ici, et se trouve même très loin de chez lui. très très loin. Ce qui aurait dût encore m’alarmer. Comme la chose l’alarmait pour moi. je souriais. Je voyais comment mes sourires intempestifs le froissaient.

« Soyons sérieux… on ne traverse pas la planète pour venir s’accrocher au flan  inhospitalier des plus hautes terres pour s’amuser ! »

« Si »

« Vous vous moquez encore de moi »

« Non, mais… »

« Mais quoi ? »

« Vous ne pouvez pas comprendre »

« Hum… je ne suis pas idiot »

« Ha… désolé, ce n’est pas ce que je voulais dire… Non, c’est juste une histoire de point de vue… Vous n’avez pas vécu ma vie… »

« Ne vivons-nous pas tous la même chose ? »

« Oui, peut-être, sûrement, d’une certaine manière, mais je suis absolument sûr que vous n’avez pas vécu ce que j’ai vécu, et donc que vous ne vous êtes pas exilé à l’autre bout du monde… En même temps, si vous l’aviez fait, vous seriez à mon point de départ et on ne se serait jamais rencontré… »

« Amusant que vous disiez ça. Un homme voulait que je parte, pour le rejoindre vers chez vous, enfin ce que j’imagine être chez vous… »

« l’occident ? »

« Oui »

« Et alors vous n’êtes pas parti… » (je l’affirmais)

« Jamais. Je ne suis jamais parti. Enfin si, un voyage rapide et désagréable… »

« Ha. Bien. »

« Vous jouez mal la curiosité, ma vie ne vous intéresse pas… » (ce n’était pas non plus une question de sa part)

« Vous avez raison… Ce qui m’intéresse… »

Mais il ne me laisse pas poser LA question :

« Bien, revenons-en à ma curiosité, bien réelle, à vos raisons d’être ici plutôt que… »

« De l’autre côté ? Mais pourquoi dites-vous “vos raisons” ? »

« Manière de parler… »

« Pourtant, vous avez raison. Il y par moment des choses énormes, dans la vie, que l’on fait pour des raisons multiples, et souvent impures. »

« Impures ? »

« Dans le sens où ce n’est pas binaire, plutôt comme une salade de causes convergentes… »

« Je comprends, alors ? »

« Vous voulez savoir, vraiment. Bien. Je crois que depuis l’enfance, je sentais comme une prison mentale, interne, un carcan d’acier qui me verrouillait l’esprit. J’ai consacré une bonne part de mon énergie vitale à tenter de faire sauter le verrou de cette prison… et alors que je croyais réussir, enfin, j’ai échoué. Voilà,  ça a été le déclic : de dépit, j’ai tout quitté et je suis parti… »

« une femme ?« 

Me viens l’envie de lui balancer ce qu’il attend, comme ça, sans m’occuper des conséquences, de lui jeter « j’en avais marre d’être fort, de tout savoir, tout savoir sur vous, vos allez et venus, vos minables petites histoires, d’ailleurs je sais tout de votre vie, de vos rencontres, de votre histoire un peu lamentable, de vos ambitions, de votre voyage minable… et plus largement, j’en avais marre de connaître les motivations des uns et des autres, de savoir ou mènerait les manigances et complots, les irrépressibles pulsions débiles qui déclenchent des guerres, des déplacements de populations, des exterminations. Oui marre de tout ça, de… l’information. »

Et je ne me suis pas rendu compte que je m’étais tu et que lui parlait :

« Ce ne serait donc que raison psychologique ? Vous savez, ce ne serait pas la première fois que des gens recherchés, pour des raisons multiples, se perdent dans ces montagnes… »

Comprenait-il que si ce qu’il soupçonnait était vrai, alors il risquait sa vie ? Je le regardais sans réagir. Il devrait déjà être mort. Mais voilà, ce mec était le gars qui s’était fait enlevé et violé par une femme Yéti, et ce qu’il avait vécu, ce qu’il avait dans le crâne m’obsédait, c’est ce que je voulais !

« Je comprends et je veux bien vous croire, mais vous êtes très loin du compte. Comment vous dire ? Je voulais… fuir les dérèglements climatiques, repousser l’inéluctable, je pensais, prenez ça pour un élan mystique, que cet air raréfié décaperait la plaie… »

« La plaie ? Métaphore encore ? »

« Interne. »

« Interne ? »

« Vous voyez, vous ne comprenez pas. »

« Vous me dites que vous êtes un homme blessé ? Que vous êtes là pour panser cette blessure ? »

« Oui »

« Vous ne ressemblez pas à un homme blessé »

Brusquement, je le jouais différemment. Pour mentir efficacement, il suffit d’être sincère, il suffit de cultiver et s’abandonner à l’un de ses sentiments réels :

« vous ne comprenez pas, comme les autres. J’étais à bout. Une malédiction. Je me demandais pourquoi je devais, moi, porter cette blessure ? »

Je me mis véritablement à trembler, mes yeux devinrent humides, très crédibles. Pourtant, la technique est si simple que je doutais qu’il se laisse prendre…

Je continuais, mais attention ! pour être vrai, il ne faut pas insister, pas glisser trop loin, jouer le gars qui surmonte, alors, respirant un grand coup, je fais celui qui se reprend, un peu honteux de m’être laissé aller. L’erreur, là, aurait été de se dire « il marche », car même ça, se le dire interne, se voit dehors. Non, il fallait continuer à y croire, à ressentir cette fêlure intérieure, vive, qui remonte des entrailles jusqu’à la gorge. Parfait.

« Je voulais me vider… me vider de moi et des autres… »

Parfait. L’expérience, ce que ça peut servir quand même !

Il a marché. Où alors, expérience contre expérience, il jouait le gars qui y croit en y croyant vraiment, en comprenant que je me servais d’une seule facette de ma complexité pour occulter les autres… Je tentais de le sonder… savoir si je devais me résoudre ou pas… C’est à cet instant qu’il prit congé avec autant d’élégance que de vivacité. Un grand pro. Je ne pus que lancer une prière muette « hé ! Mes questions ? » Mais ce qui sortit fut « hé vous oubliez votre journal ! » Il fit un geste rapide de la main qui voulait dire, « peu importe, gardez-le, c’est pour vous » (ce qui me semble abusif pour un seul geste).

Et donc, je me retrouvais seul à cette table, obsession olfactive intacte, avec un journal local abandonné devant moi… Évidemment, instinctivement, je le ramenais vers moi, et le dépliant, put voir qu’il avait surligné un titre. On y évoquait la disparition de Lasya, enlevée, d’après des témoins, par un Yéti de taille modeste, brutalement emporté vers les cimes. Les équipes de recherche étaient revenues bredouilles. Incroyable mystère qui réveillait toutes les légendes locales !

Et pour moi, maintenant, cette sensation désagréable d’être dans une vieille bande dessinée…

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Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


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