Demain attendra.

Pour l’instant, longtemps,  longtemps avant la nuit qui attend demain :

je me revois rentrer avec David dans le hall de cet Hotel de la Riviera, mélange de vieux et de neuf dans le plus improbable goût français fin XXe.

(Nous revenions de cette fameuse soirée dans une villa luxueuse accrochée sur le rocher face à la mer. Il s’y était passé des choses étranges.)

Je me revois écouter les sibyllines saillies de David,

je me revois lui répondre tout aussi codé, mais haut, au mépris d’hypothétiques oreilles indiscrètes.

Je me revois encore trinquer avec David, claquer le verre contre le verre, boire une gorgée de Martini rouge, noter comme le serveur avait exagéré sur la quantité de glaçons, et le reposer négligemment sur le comptoir trop brillant, ostentatoire, oscillant dangereusement entre luxe et kitch…

Je me revois, assommé par la fatigue, pensais-je, et l’alcool, pensais-je, prendre congé et me diriger vers l’ascenseur high-tech…

(Je prenais alors l’état légèrement hallucinatoire du monde comme une conséquence, un écho du spectacle surréaliste qu’on nous avait offert sur la falaise.)

Je me revois hésiter devant ma porte, glisser la clef magnétique.

Je… Je ne me souviens pas comment je suis arrivé sur le lit.

Ensuite,

je me souviens d’avoir repris conscience, une conscience partielle et nauséeuse, et sentir, oui, sentir qu’il y avait quelque chose d’anormal. Je me levais, difficilement, et maladroitement me précipitais pour vérifier si j’avais verrouillé ma porte… Et c’est ainsi que j’ai découvert qu’elle était verrouillée mais que je ne pouvais plus l’ouvrir… L’affolement passé, je tentais de regagner le lit en titubant, et c’est là, juste l’instant précédent un nouveau coma, que j’ai cru entendre la voix de Pénélope dans la salle de bain…

Elle semblait… oui oui, c’est ça… elle semblait parler à quelqu’un… Mais que…

Noir

Ce noir qui me poursuit.

(Pour ce genre de situation, l’intrusion d’une toxine dans mon corps, par exemple, un implant sous-cutané libère un antidote… Ou plutôt un cocktail, un mélange à base d’adrénaline qui vient secouer le corps, le cœur, et taper la conscience.)

Vite ! Je me redresse, me précipite dans la salle de bain, la trouve vide, et ensuite vers la porte, capte des bruits de conversation. Je me retourne et me sauve vers la baie vitrée, l’ouvre et vois des hommes en costume sombre entrer dans l’hôtel. Je crois… Secouant ma tête, tentant de contrôler le tangage, je décide (vraiment ?) qu’il n’y a qu’une issue. Je regarde par dessus la rambarde du balcon, au risque de chavirer, et estime la chose faisable… Oui faisable… L’aurais-je fait si j’avais eu toute ma tête ? Pourtant j’enjambe, m’agrippe aux briques décoratives, glisse savamment sur la paroi, enjambe l’autre balcon, et me rétablit devant une porte-fenêtre entrouverte. J’avance la tête. Silence. La chambre contiguë est vide. Chance. Je la traverse sans hésiter, sors dans le couloir désert et comme dans un rêve ouaté, glisse par un escalier de service…

Je me revois dans le taxi qui m’emportait au loin ressentir soulagement et satisfaction à m’être extrait si vite et si bien d’une épineuse situation.

Je me revois m’interroger sur le trouble rôle de David, je me revois tenter de me souvenir des traits du visage du serveur, d’interpréter rétrospectivement son expression, et enfin, je me revois douter maintenant d’avoir entendu la voix de Pénélope…