Le miroir de David #1

| Le miroir de David |

Sur ce versant oriental de l’Himalaya, à l’aplomb exact de la Nanda Devi, grand miroir minéral qui projette sur ma nuque le narcissique reflet d’une déesse narquoise, je me disais que je pourrais toujours planter du riz, un jour, plus loin dans la vallée, en contrebas de cette lamaserie abandonnée parcourue de fantôme de bonzes dorés qui me glacent les os jusqu’à la moelle… et me glacent la moelle jusqu’à des zones internes inédites. Je n’aurais pas dû entrer un peu brutal, la première fois, en terminant le travail du temps et des intempéries. Initialement, initialement, ce premier jour, ce jour de la découverte de la ruine, mon état d’esprit n’était guère à la finesse et surtout pas au bricolage, rafistolage et rapiéçage, actes éminemment positifs qui auraient pu peut-être m’isoler du monde, de la montagne, de la chaîne, du sommet, des longues spires glaciaires.

Non, je laissais lâchement la porte ainsi, lamentablement dégondée, avachie, écorchée, et l’air des cimes,  tranquillement furieux et tranquillement frais, en profitait, me rentrait dans le corps.

N’en sortirait plus.

Il n’était pas plus question de manger, boire ou dormir que de bricoler. Non, il était question d’être juste là, pris dans l’haleine fumante des vieux spectres bouddhistes.

Et ?

Et attendre.

Attendre.

Attendre quoi ? La paix ? La perte des sens ? La mort ? Quelqu’un ? Le courage ? La vie ?

Quelle bêtise ! Qui où quoi viendrait jusque-là, vers une lamaserie désertée par tous et tout, exclusivement peuplée de fantômes réfrigérants et de moi ? Moi. Oui, mais bon, le coup de se rencontrer soi-même, de se «retrouver», ça va cinq minutes, OK, mais ensuite ? Ensuite quoi ? Tu te saoules pas deux fois à la vanité de t’accrocher au sommet du monde !

De l’inconvénient des cimes

Car il y a un inconvénient à tout. C’est dans la nature du monde. C’était écrit le matin, et ensuite une querelle gentille autour d’une tournée de chang (et pourtant, il en faut pour se saouler avec cette saleté d’alcool de millet) dans ce bouge infâme du coin plus bas derrière le grand rocher. « Grand rocher », quand on sait combien il y a de grands rochers dans le coin ! Que ça ! Des grands, immenses, et des petits, des moyens, des allongés, des ramassés, des lisses, des grumeleux… Aveux d’impuissance. Je ne connaîtrais jamais les noms des lieux dits, repartirais comme je suis venu, en parfait étranger suffisant.

De retour dans la grande salle de prière, noter vite le côté prémonitoire du titre, mais ne s’en étonner qu’à moitié, et d’une moitié forcée encore, vu le contexte. Quand on voit c’qu’on voit ! Rien de rationnel ici, ni le froid, ni les spectres.

Donc, l’inconvénient des cimes : inaccessibles, inhospitalières. Pour rester, reste les flans. Mais les flans aussi ont leurs inconvénients, peut-être pires puisqu’on y prend moins de soleil. La cime échappe à l’ombre, oui, mais ne sort que rarement de son nuage… L’un dans l’autre, cime ennuagée ou flan à l’ombre de la susdite, c’est kifkif, et on s’y retrouve tout aussi seul. D’où l’inconvénient majeur.

N’imaginez pas, la montagne c’est pas désert ! Non, malgré le froid et ce putain de vent qui te prend toujours à revers et te laisse pas une calorie, c’est peuplé. Ça grouille même ! Pourtant, faut dire que c’est peuplé, oui, mais c’est grand, c’est grand, grand, vaste, large, haut, immense, insurmontable et l’un dans l’autre, à distance de regard et de voix, t’es seul.

Toute chose simple ailleurs devient périlleuse ici. Je ne compte plus les fois où j’ai failli y rester juste d’avoir voulu rentrer à tout pris, contre les conseils des sages, après une consommation excessive d’alcools variés. On boit ce qu’on trouve, mais on rentre pas tranquille, comme si rien. À jeun, il faut en général deux bonnes heures pour retrouver la lamaserie croulante, si vieille qu’elle s’est presque fondue dans le plateau rocheux qui devait la protéger des éléments. Et franchement on peut très bien passer devant sans la voir. Presque ! Alors, chancelant, souvent, je me suis perdu, et n’aie réussi à rejoindre mon presque abri qu’après plusieurs grosses heures de refroidissement. On s’habitue à tout, je suppose, pour survivre à ça aussi.

La tentation du vide

Faut l’avouer, le jour où j’ai découvert que j’avais perdu mes premiers textes, je l’ai eu. Parce que tant qu’à dominer du flan (à défaut de cime réelle) cette gentille population dégoulinant jusqu’à la vallée, m’étais venu que je devrais fixer ma vanité sur le papier… ha ha ha ! Vanité ! Le temps, le climat, les courants d’air, les parasites, les champignons, les prises d’eau, les trombes mêmes qui parfois passent dans les pièces comme si les murs n’existaient déjà plus, et mes immémorables mots s’enfuirent. Comme si. Comme si rien, comme si je n’étais pas là. Quand j’ai découvert cette soudaine absence… je ressens encore ce frisson sur-glacé, plus glacé encore que le glacé de l’air ambiant, ce tremblement qui ouvrait un abîme intérieur plus immense que l’abîme derrière la vieille cloche au bout de la grande terrasse aux larges pavés disjoints. La cloche avant l’abîme. Oui, la tentation du vide, si simple. Et puis… tu acceptes, et dès que tu acceptes l’absence, la non-existence de la chose, la souffrance vive est remplacée par une longue et lente tristesse qui t’éloigne pourtant du vide. Pourtant ?

Pourtant, que la montagne est belle…

Mon cul ! Non que je veuille mesurer la beauté de mon cul, très hypothétique et difficile à apprécier de devant, à celle de la montagne, mais permettez-moi de réagir, car si oui, en photo, de loin, la montagne peut sembler un objet à l’esthétique évidente, c’est une tout autre chose de s’y trouver encaissé au sol, toujours entre deux contreforts rocheux qui te cachent le paysage, mais accélèrent cette saleté de vent en maelström ! Oui, je suis obsédé par le vent. Vous de serriez aussi. D’ici, donc, ce n’est pas que c’est laid, mais ce n’est pas une image, c’est une chose trop grosse qui semble immuablement indifférente, qui te remplit et remplace toute chose interne par ce froid abrasif qui déchiquette jusqu’à la plus petite intime pensée. La montagne est partout et dedans, froide, coupante, et grise, monstre inerte qui n’attend pas ta mort pour te ratatiner (j’ai terriblement maigri), te rabougrir, te momifier comme un vieux bout de yack séché…

Voilà, seul, avec la montagne dedans/dehors.

C’est bien ce que je voulais, alors pourquoi m’en plaindrais-je ?

Pour parler de solitude, quand je vous dis que c’est plus fréquenté qu’on imagine, hier, j’ai croisé derrière un autre rocher, là plus bas (beaucoup plus bas), un couple de jeunes occidentaux entièrement harnachés, équipés, carapacés de… choses techniques hors de prix, bariolés fluo, hérissés de métaux rares, de vrais aventuriers assis tranquilles en train de recharger leurs smartphones avec un truc à vent ! Des aventuriers high-tech à l’empreinte carbone d’une métropole africaine ! Que venaient-ils jusque-là pour se payer des sensations ? J’ai eu, ainsi, un réflexe xénophobe, jeunophobe, richophobe, avant de me souvenir que j’avais parcouru la moitié du globe pour me perdre ici, à flan de toit du monde, sans aucune autre justification que mon caprice métaphysique. Alors… Alors, j’ai baissé la tête et laissé partir ces deux idiots vaniteux vers la cime tueuse. Peut-être qu’on ne les reverra jamais ? « Laisse les vivre », ou dans le cas présent, « laisse-les risquer la mort comme ça leur chante et polluer un peu plus cette route des crêtes si fréquentées ! », « Zont qu’à suivre les crottes humaines fossilisées, toi, tourne talon, et rentre piteux dans ta lamaserie vermoulue. ». (au moins, personne n’y vient).

Je fis ça.

Je note là cette rencontre colorée, car dans quelques jours, j’aurais déjà totalement oublié. À moins que les familles ne lancent une traque géante pour retrouver leur progéniture perdue. Si ça, je ferais le singe : J’ai rien vu, rien entendu ! Demandez aux vautours !

Les vautours

C’est important. C’est eux qui t’empêchent de sécher au fond d’une crevasse, d’un ravin ou même d’une simple ravine. Car ici, tu risques surtout de pas pourrir vite, mais de sécher, vraiment, jusqu’a devenir une toute petite momie ridicule, une chose plus petite que de ton vivant, moche et cassante. Alors, les vautours t’évitent ça. Même si parfois, ça peut arriver, selon le lieu, que tes fibres musculaires sèchent sur tes os pendant quelques siècles. Pouacre ! ça fait sale ! C’est pas digne !

Par exemple, imaginons que des pulsions se réveillent. Genre, malgré le froid. Imaginons, après tout, du temps de l’autre côté du monde, ma vie amoureuse avait la première place, dans l’ordre de mes priorités. Alors, donc, ici, si ça me prenait, par exemple, d’entreprendre une fille du coin. Quand je parle du coin, je pense pas à mon altitude (personne), évidement, mais à plus bas, beaucoup plus bas, évidement. Là où il commence à y avoir quelques habitants… Donc, imaginons, ce qui est hautement improbable, car même Occidental, ma condition d’ermite de la montagne ne me rend pas particulièrement socialement désirable. Même s’ils savent bien que j’ai des moyens qu’ils n’ont pas. Je paye assez de tournées générales pour leur démontrer ! Enfin, pas de quoi passer pour un bon parti et vue ce qu’il reste de mon corps ! Et donc, imaginons que j’entreprenne avec succès (aucune chance). Mais bon, et… et bien ce sont les vautours qui me sauveraient de l’indignité de sécher pendant des millénaires au fond de l’abîme ou l’on me pousserait gentiment. Gentils vautours !

Évidemment, je suis de mauvaise foi. Si je prends cet exemple, c’est bien que l’idée m’a traversé l’esprit. Mais un ami de boisson m’a alors montré le morceau de lard qu’est devenu le précédent. Et bien… Je me suis dit à moi même et en parfait aparté qu’il faisait bien trop froid ! Et je ne sentais pas de la jouer comme ces fonctionnaires de la vallée qui passent ici pour des princes. Allez, t’es juste le con d’étranger qui vit dans les courants d’air avec pour seule compagnie des fantômes pas franchement affables.

Alors, restons au froid…

à suivre ici

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Alain François

Alain François est né en 1965. Plasticien (DNSEP obtenu à l’EESI en1992), il va se consacrer une dizaine d’années à la peinture et aux micro-publications avant de passer quinze ans dans la communication institutionnelle. Parallèlement à cette carrière très sérieuse, il écrit. En particulier un blog intimiste, dont les années 2006 et 2007 ont été éditées aux éditions publie.net en 2011.

De 1999 à 2006, il va fonder et animer plusieurs sites internet collectifs, tels que bonobo.net (galerie en ligne), leportillon.com (collectif d’artistes), bonobocomix.com, un éphémère journal de Web-BD, mais aussi créer les premiers sites des éditions ego comme x et de l’An 2.

En 2006, il reprend ses études universitaires et obtient un Master recherche Arts numériques. Depuis, il publie des articles scientifiques dans le cadre du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine de l’EHESS et scénarise deux projets de bande dessinée avec Elric Dufau et Marine Blandin.

En novembre 2012, Il commence un journal photographique en ligne, projet d’art social au long cours exclusivement réalisé avec un smartphone, qui constitue au fil du temps l’album de la communauté des auteurs de bande dessinée à Angoulême.


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