Le dernier métier

Présentation

Boris débuta Le Dernier Métier avec la claire intention d’écrire un texte au moins aussi dérangeant que Le Sas. Dérangeant, le texte l’est ! Prophétique, sûrement aussi ! Boris était persuadé que les jeux vidéo (activité ludique qu’il lui arriva de pratiquer 17 heures d’affilée) remplaceraient tout à la fois la littérature populaire, le cinéma, la bande dessinée, la photographie, la peinture… et que les histoires d’amour deviendraient virtuelles. Le temps jugera !

 

Sur ma gauche, il y avait une porte qui donnait sur une plage magnifique. De l’entrée, on apercevait l’eau pure du lagon et le sable fin était une invite à lézarder au soleil.

Mais tout cela ne me disait rien. Ce dont j’avais envie, c’était de sensations fortes.

Une magnifique voiture de course semblait me faire de l’œil, une dizaine de mètres plus loin.

J’admirai ses lignes épurées, c’était un bolide de l’ancien temps. Je distinguais les quatre disques pleins sur les côtés du véhicule. Ils permettaient de glisser à une vitesse ahurissante sur des voies recouvertes de bitume.

J’avais déjà fait quelques courses à bord de cet engin, mais aujourd’hui, j’avais envie de quelque chose d’exceptionnel.

Une femme blonde à la poitrine volumineuse se matérialisa devant moi. Elle était vêtue d’un top très échancré sur lequel était inscrit « Delicious, le site des plus belles femmes ».

Encore un spam !

La créature issue des rêves d’un pervers disparut brusquement quand le pare-feu se mit en place.

C’est pas trop tôt, foutu phishing !

Oui, un truc exceptionnel ! C’est ce que je disais avant que cette péripatéticienne numérico-quantique ne vienne mettre son grain de sel…

Un truc vintage, bien barré dans le style début XXIe !

Un saut en chute libre orbital !

Éjection.

Au-dessous de moi, je vis des continents entiers bordés d’immenses océans. C’était notre bonne vieille Terre.

La sensation était géniale, la combinaison gênait à souhait. Pour le coup, c’était presque à devenir claustrophobe.

Entrée dans la moyenne atmosphère, ça chauffait ! Je fus frappé par une sensation d’irréalité, même pour du virtuel.

Un mec me parla dans les écouteurs et me fit un compte à rebours. Je fus secoué comme un prunier dans ma combinaison. Je fis un geste involontaire et la voix s’égosilla, m’ordonnant de corriger la trajectoire.

La topographie était maintenant visible, je fonçais sur une cuvette artificielle. On me dit d’activer le premier parachute. Je ne savais même pas comment on faisait ça !

J’appuyai au hasard sur des boutons dans mes gants et plusieurs secousses me tirèrent vers l’arrière. La voix devint paniquée. La résistance céda et je repris ma course.

Je distinguais les véhicules en dessous. Des camions rouges et des lumières clignotantes. J’arrivai beaucoup trop vite.

Je vis les personnes qui couraient dans tous les sens. Le sol se rapprochait à une vitesse d’enfer. Je frissonnai et criai. J’allais mourir, je m’écrasai.

J’eus ma frayeur.

La simulation se déconnecta, mon avatar en bouillie disparut de la RAM et moi, je me retrouvai dans la salle des choix.

Un mémo vibra sur ma droite.

« RDV avec Morpheus à 15h »

– Ah, rhume !

Il était déjà 14h 30.

J’enlevai le casque et m’extirpai difficilement du fauteuil. C’était du vieux matos, mais je n’aimais pas les nouveaux simulateurs. Le kesh du kesh, maintenant, c’était de se faire transpercer le crâne de manière à ce que la sim agisse directement sur les neurotransmetteurs. Pas mon truc. Je préférais l’ancien dispositif par onde cérébrale. En plus, ça stimulait les zones télépathiques latentes.

Morpheus m’avait un jour expliqué que si les gens étaient autant attirés par ces mutilations, c’était parce qu’ils avaient la nostalgie des piercings et des tatouages.

Morpheus est un écrivain-scénariste, de nos jours, la dernière profession existante. Les machines fonctionnaient de manière entièrement autonome et plus personne n’avait besoin de travailler.

Ce fait n’était, en réalité, pas tout à fait exact. Il fallait régulièrement les débugger par code couleur.

Chaque personne recevait chaque mois 1000 crédits. Cela permettait d’assurer la nourriture et les loisirs de base. Si vous vouliez acheter le dernier software ou modifier votre hardware, alors, il vous fallait un extra de crédits. Pour ça, il fallait débugger.

Même un déficient mental était apte au débuggage par code couleur. Deux lignes de pastilles colorées défilaient devant vous. Il suffisait de s’assurer que les couleurs étaient bien les mêmes sur les deux lignes. Le cas échéant, vous appuyiez sur un bouton qui vous repassait la séquence au ralenti et vous pouviez avec précision sélectionner le rang défaillant.

Je détestais sortir de chez moi. Les terminaux de transport rapide étaient déserts. Le bruit de mes pas résonnait alors que je me dirigeais vers une navette à 20 places, vide.

Avec les réalités virtuelles, presque personne ne mettait le nez dehors. Cependant il y en avait toujours deux ou trois qui traînaient. Ce sont des couples généralement. Ils sont dégoûtants, car pour ces vicieux, le kesh, c’est de forniquer dans les allées désertes.

On les appelait des Narciss. Des malades, selon moi. Ils n’étaient pas plus dans le réel que moi car leur corps était entièrement refait par chirurgie. Ils s’habillaient de vêtements somptueux et se tartinaient de produits esthétiques.

Quand j’y pensais, je préférais cent fois mon physique maigre et pâle, car il s’agissait vraiment de moi. Les Narciss n’avaient même pas ce privilège de renouer avec la nature en regardant leur reflet dans la glace. Tout ce qu’ils y voyaient, c’était une poupée de porcelaine.

L’immeuble de Morpheus était rempli de ces Narciss. Lui était fasciné par ces créatures chirurgicales.

Je croisais un couple à l’entrée de son couloir. Comme je baissais les yeux en passant devant eux, ils partirent d’un rire commun. Un son cristallin, indifférenciable.

Morpheus ouvrit la porte. Il avait une barbe fdaki, des plaques de poils de longueur inégale parsemaient son visage.

Une bouteille de whisky dépassait de sa robe de chambre élimée.

– Tiens, qui voilà ? Mais c’est mon ami X@ndor777 qui passe me voir !

Je levai les mains pour dessiner deux accents circonflexes, « ^^ », car il me faisait toujours rire.

– Tu fais quoi, dans ton couloir ? J’ai même pas pu sonner que t’es déjà sorti. T’es medium, maintenant ?

Un sourire torve anima son menton broussailleux.

– Moi ? Je sors quand j’entends du bruit dans le couloir. J’aime bien observer les gens quand je m’ennuie, surtout quand il y a des filles…

Il était vraiment bizarre, Morpheus, mais ce gars-là était un vrai auteur. L’une des dernières personnes à exercer un métier. En fait, c’était le seul métier que les machines ne pouvaient totalement effectuer.

– Entre, mon ami réel ! lança-t-il en s’engouffrant dans sa tanière.

Morpheus vivait au milieu d’un monceau de vieilleries hétéroclites. Quand on se déplaçait dans son appartement, il fallait slalomer entre son linge sale, les emballages de pizzas à l’ancienne et les inestimables livres en papier organique.

J’observai mon hôte alors qu’il se laissait tomber sur un fauteuil défoncé.

– T’en veux ? questionna-t-il en agitant sa bouteille de whisky.

Je refusai poliment, il me proposait à chaque fois d’ingérer ses alcools. Encore l’une de ses excentricités. Morpheus raffolait des objets et traditions du passé. Il était le seul, à ma connaissance, qui consommait de l’alcool. Les méfaits de cette substance sur le foie étaient connus et plus personne n’en buvait depuis des années.

– Je sais que c’est mauvais pour la santé, mais le goût si particulier de cette boisson est tout à fait dément !

– Dément ?

– Oui, ça veut dire kesh, génial, quoi !

Morpheus était un éternel « nostalgique du passé », comme il aimait se qualifier lui-même.

Il employait des expressions rhumées du XXIe en toutes circonstances. Son pseudo online, Morpheus, était lui-même une allusion à un film culte des années 2000.

– Alors, mon pauvre X@ndor, tu as bien geeké, ces derniers jours ?

– Geeké !? Euh… si tu veux dire que je surfais sur la Gameframe comme 99,99 % des citoyens, alors oui, c’est exact.

– Tu sais comment tourne tout ça ?

Encore une de ses questions incompréhensibles. Morpheus adorait mettre les gens dans l’embarras.

– De quoi parles-tu ?

Il gloussa, son regard brillait sous l’effet de l’alcool.

– De la game-trame évidemment !

– Ben oui, enfin, en gros.

La question semblait bête c’était notre quotidien à tous.

– Tout est automatisé, et nous débuggons sous forme code couleur pour que tout fonctionne toujours bien.

– Et tu penses que ce système est infaillible ? demanda Morpheus. Imagine que l’algorithme de transformation du code en couleur soit corrompu ou contienne lui-même des erreurs.

– Impossible ! Les puces code couleur sont changées toutes les semaines et ce temps est divisé par deux pour les systèmes de distribution des puces.

– Peut-être. Mais admets que le risque zéro ne peut pas être atteint. Il existe un programme-mère quelque part, un programme à la base de tous les autres, qui possède les priorités maximum. Si celui-ci était touché, que se passerait-t-il ?

– Tous les sous-programmes seraient porteurs d’erreurs, je suppose, mais il n’existe pas d’unique programme-mère. Les contraintes principales existent en plusieurs milliers d’exemplaires et utilisent des algorithmes quantiques d’intervérification.

Un instant, les traits de Morpheus se figèrent en une grimace. J’avais, malgré moi, brisé son prodigieux élan créatif. Soudain, une lueur féroce apparut dans ses yeux.

– Sais-tu que l’apparition de la vie possède une probabilité quasi-nulle ? Nous sommes pourtant là, non ?

Je restai un moment sans voix. Sur le moment, je ne compris pas où l’auteur voulait en venir. Puis je saisis qu’il faisait allusion à la probabilité du risque d’erreur. Une erreur impossible s’était, en effet, produite, il y avait des milliards d’années. Il s’agissait de l’apparition de la vie.

– C’est sur cela que tu comptes faire ton prochain gameverse ? questionnai-je soudain.

– Peut-être. Il faut bien que je me renouvelle. Quantum sub-space a bien marché mais je ne peux pas me reposer sur ce succès jusqu’à la fin de mes jours.

Quantum sub-space était, pour le moment, le gameverse ultime. Chaque joueur évoluait dans un univers changeant constamment. Les choses n’étaient jamais les mêmes. À l’exception de l’esprit du joueur, chaque objet était un opérateur statistique possédant la faculté de basculer vers un nombre infini d’états aléatoires.

On aurait pu parcourir ce monde pendant des centaines d’années sans en avoir une impression générale significative.

– Tu es donc en train de décrire ton prochain gameverse à la trame ?

L’auteur cilla et détourna la tête.

– C’est-à-dire que… Il se racla la gorge. La Gameframe ne m’autorise pas à générer un gameverse alpha pour ce concept.

Je restai sans voix. Pourquoi la Gameframe refuserait quoi que ce soit à l’un des meilleurs auteurs de gameverse ? Morpheus n’eut même pas à croiser mon regard interrogateur, la question allait de soi.

– La machine a peur, dit-il simplement.

Ses paroles résonnaient encore en moi alors que je marchais dans les rues silencieuses. Je fus saisi d’une sensation de vertige. Et tombai à genoux sur le revêtement élastique.

J’avais l’impression que j’étais encore en train de jouer à un jeu dans la Gameframe. La perfection des graphismes était ahurissante, pas le moindre shader ni le moindre coin anguleux.

Je cherchai machinalement mon casque sur le haut de mon crâne pour le déconnecter mais il n’y avait rien.

Une femme sculpturale en tenue moulante se matérialisa devant moi.

– DÉGAGE, SALE SITE PORNO ! hurlai-je.

Au lieu de s’évaporer, la femme poussa un cri et s’enfuit en courant.

Je cherchais un objet dur et trouvai finalement un sabord de navette en X-carbone.

Mon poing s’abattit sur la surface à plusieurs reprises. À chaque fois, la douleur semblait plus réelle. Mon sang coula sur le sol immaculé. Je le léchai sur mon poing.

Son goût métallique me calma peu à peu.

– Tout va bien, monsieur ?

Je levai la tête vers la femme sculpturale de tout à l’heure. Elle était accompagnée d’un géant à la crinière de lion et aux muscles saillants.

– Ou-oui, je vous remercie, madame.

– Il semble que vous ayez eu une crise de réalité, expliqua la jeune femme.

– On va vous raccompagner, monsieur, ajouta le colosse, où habitez-vous ?

– Bloc 547833, niveau – 8, appartement 18244, c’est au coin de la rue.

Mes deux anges gardiens me raccompagnèrent à mon appartement. L’homme s’excusa de ne pouvoir rester car il était attendu par des amis.

– Vous voulez dire que d’autres personnes physiques vous attendent dans un lieu IRL pour pratiquer une activité autre que la fornication ? questionnai-je, ébahi.

– Oui, nous discutons de choses et d’autres, sourit Crinière-de-Lion. Il existe encore des gens qui préfèrent se rencontrer In Real Life. Cela vous étonne et pourtant, vous veniez bien de quelque part quand nous vous avons trouvé !?

Je ne savais pas quoi dire, c’était différent pour moi car Morpheus ne fréquentait que très rarement la Gameframe en tant qu’utilisateur. J’étais donc obligé de le rencontrer physiquement. Seul, mon immense attrait pour sa pensée unique me poussait à surmonter ma répugnance.

Le simple fait que des gens puissent délibérément refuser de se rencontrer par la Gameframe me dépassait. C’était indécent, pire que de choisir un avatar nu et de se promener dans un programme éducatif.

L’homme s’éclipsa en me faisant un clin d’œil.

– Ne t’inquiète pas. Maelys n’est pas vraiment réelle, lança-t-il alors que la porte de l’ascenseur se refermait sur lui.

Je me tournai vers la jeune femme. Elle n’avait pas l’air de vouloir s’en aller.

– Qu’a-t-il voulu dire ?

Un pli déforma son joli front.

– Rien du tout, cet imbécile ne sait pas tenir sa langue.

J’ouvris la porte et franchis le seuil, la femme se glissa sveltement entre moi et le chambranle.

Je me figeai à ce contact. Sa poitrine dure avait effleuré mon torse.

– Que comptez-vous faire, exactement ?

Elle afficha un air innocent de petite fille.

– Je dois veiller sur vous quelque temps, ce genre de crise peut-être fatale, fit-elle avec une petite moue de ses lèvres charnues.

Je n’avais jamais été confronté à ce genre de situation. La fille était belle. Trop parfaite, cependant, pour être naturelle, comme tous les Narciss.

Elle devait être en train de réaliser l’un de ses fantasmes, la séduction d’un non-Narciss.

– Votre nom, c’est Maelys ?

La fille sourit, dévoilant des dents d’une blancheur éclatante.

– Effectivement. Et vous, quel est votre nom ?

– C’est X@ndor777, sur la Gameframe.

– Tu n’as pas un vrai prénom ?

Je la dévisageai un moment sans comprendre. Elle voulait sans doute parler du prénom que m’avaient donné mes parents.

– Avant que je me trouve un login, on m’appelait Xavier, mais personne ne m’a appelé comme cela depuis des années.

Maelys soupira.

– Quelle tristesse, que ce monde où les gens semblent oublier qu’ils sont des créatures organiques ! Ils deviennent des extensions des machines.

Elle parlait comme Morpheus. Ces Narciss étaient bien plus complexes que ce que j’avais cru.

– Je connais quelqu’un qui pense comme toi, tu sais ? Il dit que les gens ont toujours voulu fuir leur condition de mortels. Ils veulent oublier qu’ils ne sont que des créatures éphémères, simples grains de poussière dans le cyclone de l’espace-temps.

La jeune femme acquiesça. Elle baissa les yeux, comme plongée dans une profonde réflexion.

Son large décolleté dévoilait sa poitrine parfaite.

Elle releva brusquement la tête, surprenant mon regard indiscret.

Un sourire malicieux apparut sur ses traits.

Elle se dirigea vers moi en se déhanchant exagérément.

Me saisissant par les épaules, elle me poussa en arrière.

Mes mollets heurtèrent le bord du canapé et je m’affalai sur les coussins moelleux.

Elle se mit à califourchon sur moi, m’empêchant de bouger.

– Qu’est-ce que tu fais ? hurlai-je.

Elle lécha son index et me l’appliqua sur la bouche.

– Tais-toi, je te promets que tu ne le regretteras pas.

Je connaissais déjà tout ce cérémonial, j’avais fait un tour dans un gameverse érotique et cela ne m’avait guère plu. Aucun des services proposés ne m’avait séduit.

Quoi que s’imaginait cette femme, la réalité n’était pas si différente du virtuel.

Elle se mit à agiter l’appendice qui me sert à uriner. Elle le lécha et le suça.

La chose restait molle mais Maelys ne se découragea pas. Elle se frotta contre moi. Cela me faisait l’effet d’une mauvaise séance d’étirement à deux.

– C’est censé me faire quelque chose ? questionnai-je, au bout d’un bon quart d’heure.

Ses cheveux à présent ébouriffés encadraient son visage de poupée.

– Je n’ai jamais vu cela ! s’exclama-t-elle en faisant la moue.

Elle me regardait à présent comme une chose impure, un monstre.

Maelys se rhabilla en me tournant le dos, comme si elle s’inquiétait que je la voie nue alors que, l’instant d’avant, elle me frottait le visage avec ses seins.

– Vous autres, les virtuels, êtes inhumains, vous avez perdu les sensations physiques. Je te souhaite bonne chance, Xavier. Adieu.

Elle referma la porte et j’entendis ses talons claquer rageusement dans le couloir.

À côté de ma tête, il y avait un long cheveu doré. Il appartenait à Maelys.

Pris d’une inspiration soudaine, je décidai de faire une expérience.

Je l’insérai dans un minuscule compartiment connexe à ma console et lançai un programme de reconstitution ADN. Je voulais voir à quoi ressemblait Maelys avant de subir les nombreuses opérations chirurgicales qui transforment un être ordinaire en Narciss.

La recherche ne donna aucun résultat. Aucun profil virtuel, aucune trace sur les réseaux sociaux, ni dans les banques de données natales. La personne que j’avais rencontrée n’existait pas aux yeux de la Gameframe, un événement sans précédent. Même les profils ADN des Narciss étaient enregistrés à leur naissance.

Tout ça en faisait beaucoup pour moi. J’allai me prendre une bonne douche. L’eau bouillante était comme un rituel de purification, elle lavait toutes les saletés tant sur le plan physique que sur le plan mental. La chaleur m’assommait et me détendait.

Cependant, cette fois, je n’arrivais pas à me débarrasser de cette sensation de faiblesse. Tout à l’heure, au terminal de transport, j’avais eu une crise sans précédent. Pendant plusieurs minutes, mon cerveau n’avait plus fait la différence entre le virtuel et la réalité. Je ne m’étais jamais rendu compte que la séparation entre ces deux mondes était si fragile, avant.

Morpheus semblait rêver d’abolir cette frêle barrière. Les génies tels que lui repoussaient sans cesse les limites de leur domaine. Dans le cas de Morpheus, chacune de ses créations impactait directement la Gameframe.

Chacune des parcelles de la Gameframe fonctionnait à la manière d’une sandbox. Concrètement, cela revenait à délimiter un espace précis dans lequel le joueur pouvait évoluer à sa guise. Hors de cet espace, le joueur n’avait aucun pouvoir sur le code source, ce qui faisait que le système était protégé.

Le but de Morpheus était d’abolir ces délimitations. Pas étonnant que la Gameframe le repousse !

Je ne pouvais cependant m’empêcher d’admirer cet homme qui créait, tel un dieu, des mondes riches et vastes dans lesquels des centaines de joueurs se perdaient et passaient leur vie.

Je m’affalai sur ma couchette auto-lavante mais il me fut impossible de m’endormir. Les pensées et les questions fusaient dans ma tête à une vitesse telle qu’il m’était impossible de les poser à plat pour les décrypter.

Je me rhabillai et sortis dans la rue. Quelle ne fut pas ma surprise quand je constatai que la ville était pleine de monde ! Ce n’étaient pas des créatures parfaites, non ! Le teint blême, la peau flasque et le regard humide étaient la marque des utilisateurs types de la Gameframe.

Des sourires timides étiraient leurs traits. Ces créatures d’appartement semblaient remplies de joie et dansaient au son d’une musique étrange. Les sonorités électroniques et les effets acoustiques me rappelaient les goûts de Morpheus.

Ces « geeks », comme les appelait Morpheus, dansaient maladroitement et se démenaient sans véritable coordination. Au milieu d’eux, je remarquai la mystérieuse Narciss, Maelys. Elle dansait avec une certaine grâce, mais sa peau semblait plus pâle, comme si elle était à mi-chemin entre les Narciss et nous, les geeks.

En la regardant, je compris que tous ces gens l’avaient suivie. Ils la voyaient tous, cette créature qui n’existait pas.

Rhume ! Je venais de comprendre ce qu’il se passait. Morpheus avait découvert cette légendaire faille du système et contourné les protocoles pour lancer son gameverse ultime. J’étais sans doute toujours chez l’auteur en train de tester le programme. Sa puissance était telle que mon cerveau avait accusé le coup quand j’étais tombé, ou plutôt quand mon esprit avait simulé ma chute en guise de message d’alerte. Les stimuli du gameverse devaient être en train de détruire mon système nerveux central par surmenage.

Je me levai du simulateur pour voir Morpheus face à moi. Ce dernier était pris de convulsions et son rire semblait artificiel, forcé et fou. Ses traits se brouillaient à mesure que je cherchais à faire le point sur son visage. Le visage de Maelys apparut un moment sur son corps, un tremblement secoua la pièce et tout se brouilla…

Je me fragmentai. Des segments de mon corps volèrent devant et derrière mes yeux. Une sorte de plasma indistinct se mit à me dévorer, c’était la fin, ma fin…

***

Massachussetts Institute of Technology, 05/07/2015

Les multiples superordinateurs montés en cluster surchauffaient. Un grand homme maigre se pencha sur un des terminaux et lut longuement un rapport d’erreurs. Il apostropha son collègue.

Hey, Tom, you’ve got to see that !

Tom s’approcha du terminal et hocha la tête.

Le projet visant à concevoir une société basée sur un réseau de simulation virtuelle avait débuté plus de deux ans en arrière. Des IA avaient été créées dans le but spécifique de simuler des vies humaines dans ce nouvel environnement.

La simulation venait tout juste de crasher après deux mois d’exécution. Pour rien au monde, les deux hommes ne renonceraient à ce projet. Mais chacun d’eux devait admettre qu’il faudrait du temps pour passer à la prochaine étape. Car, cette fois, le rapport d’erreurs était plutôt étrange. Il s’agissait d’une simple ligne :

Generation 678970 section 89868 Line 138478 match error : [IA invalid] « Maelys »

Boris Darnaudet

Boris Darnaudet est un auteur de SF, Fantasy et Fantastique. Il a publié son premier roman de science-fiction, Projet Obis, à 22 ans, chez Rivière Blanche sous la direction littéraire de Philippe Ward. Il a co-écrit avec François D., Zeppelin en danger, un polar pour ados édité par Georges Foveau aux éditions Rouge Safran. Boris a également fait partie du quatuor de romanciers qui ont rédigé La Saga de Xavi, rééditée en poche chez Mnémos/Hélios sous le titre : Le Glaive de Justice. Ses nouvelles de science-fiction et fantasy sont souvent chargées d’une puissance noire et pessimiste qui caractérise sa vision de l’existence. Le 30 août 2015, à 14 heures, après une dépression de sept ans, Boris a mis fin à ses souffrances, quelques mois après ses 25 ans. Il a écrit un millier de pages en une poignée d’années. Les lecteurs férus des littératures de l’imaginaire vont maintenant les découvrir au fur et à mesure de leurs publications intégrales.


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