. . . qui disparaissait presque aussitôt que c’était parti.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter aujourd’hui de ma vraie vie ? Je ne me demandai pas ça trop longtemps, en général, j’y étais, j’y étais, il fallait y aller et c’était parti. . . . J’en avais envie, je l’avais cherché, c’était moi qui le voulais. Alors . . .

Pourtant je ne suis pas un héros. Ni picador ni matador ni taureau.

Avais-je les yeux bandés comme le cheval de la corrida ? celui, caparaçonné, aveuglé, du porteur de lance, l’un et l’autre exposés ?

Mon courage est toujours de la peur. Peur d’être là, exposé et à ne pas avancer. A rester là sans savoir, sans trembler pour autant mais faible et immobile, vulnérable, paralysé, attendant les ordres d’en haut. Alors, par crainte, je fonce comme un cerf avec ses bois en avant, ne comprenant pas ce qui m’arrive et cette cruauté de la vacuité blanche de la page vaguement luminescente, bleutée. Cruauté vide du regard que je m’impose, regards qui cernent celui qui s’expose.

Défi.

Se mouvoir suffit à évacuer la peur sans grosses gouttes, sans sueur, sec, les aiguilles de l’exposition deviennent des banderilles d’adrénaline, plantées, enfoncées, je cours, je fonce par bravade, par orgueil et vanité, brave, fort, par élan stupide et bienfaisant.

Me voilà défiant l’invisible, le vide, le tout est possible qui n’est encore rien; ainsi tout à l’heure j’ai décidé souverainement, ça n’engage que moi, de vous raconter le truc le plus invraisemblable, non seulement impossible et fou, inimaginable, mais aussi le moins, le plus

. . . peu . . .  onirique qui soit, pur extrait violent de réel, rien d’une concrétisation artificielle, mimée et loufoque, du fantasme, de son absurde subjectivité de théâtre interne, humeur et image projective, non, je vais vous raconter du brut, de l’externe, du matériellement présent dans l’univers des objets-obstacles, de ceux qui en relief aigu et lourd nous marquent, s’enfoncent et blessent le corps, y pénètrent, surtout si, maladroits, distraits, inconscients, courageux et insouciants, nous les heurtons trop fort.

Curieusement j’ai perçu tout ça, l’envie de raconter ce que j’avais cru enfin comprendre ce jour dont je vous parlais en évoquant l’épisode du « sors le beurre » : quand nous regardions ensemble l’image incrustée que j’avais sculptée dans la motte devenue porte-plume d’enfance, coquille ou os enfermant une image minuscule, enfermant une autre dimension d’image renvoyant à une autre échelle, faite pour le relief de la perception binoculaire ou stéréoscopique, celle, perçue pour l’instant de l’œil unique collé à la surface devenue molle sur fond dur.

Ça évoquait irrésistiblement l’injonction des profondeurs noires de parois et de liquide, noires de surface où glissaient toutes les embarcations, mais néanmoins violemment éclairées, aquatiques, souterraines, de la ville que nous venions de traverser par en dessous pour arriver au sous-bassement des arènes, au tube-tunnel vertical, cheminée qui bientôt allait nous projeter vers la lumière du grand combat, tout là-haut dans le cercle aréneux en surface.

Ne nous étions pas enduit l’œil d’un produit à pouvoirs spéciaux sans discussion ou rébellion possible, persuadés, en équilibre sur notre esquif instable, emportés dans une aventure qu’on nous imposait, qu’il le fallait ?