Elle s’était retournée, attendit puis éteignit, mais je n’aurais pas dû allumer ce cigarillo avec ce zippo.

| Le fils de Dio |

Elle avait retourné son grand corps blanc et c’est Juste après avoir montré un instant son beau dos, son dos viole de gambe en négatif, là-haut, dans le cercle blond doré du hublot, que signal trouant la nuit tropicale, le trou rond de la lumière s’éteignit. Je crois que c’est à ce moment-là ou plus exactement, juste après, que je reçus, précis et bien porté, un coup sur la nuque qui dût me paralyser et m’estourbir pour un long moment.

Quand je me réveillais de cette frappe soporifique et douloureuse, le temps, le paysage, l’humeur, la température, l’ambiance étaient autres, tout à fait autres. Nos vies sont parfois ainsi parfaitement discontinues et hachurées autant que les rêves. J’étais passé du noir troué de bleu et et de feu du grand large au vert éteint peint et rouillé, éclairé à peine d’un résidu de lumière de coursive, échappée de fentes au plafond d’une cellule exiguë. D’une brise douce à une chaleur de four empestée d’huiles charbonnées à peine respirables.

Cependant, je me remémorais encore un moment cette folle nuit où elle s’était tellement livrée, femme fontaine aux eaux jaillissantes, à mes assauts, que n’en pouvant mais, bien que jeune encore et fringant, j’avais fini par rejoindre au dehors, m’excluant d’elle à force d’être happé, cet instant serein de calme où ayant cessé un peu d’être traversé encore des feux, flux et forces du désir j’avais peut-être fort malencontreusement décidé de sortir du jeu, au moins un instant.

Son image allait me hanter longtemps.

Certes ma jeunesse cubaine m’avait donné loisir de connaître toutes sortes de passions, d’effluves, de parfums de femme désirables et je les avais désirées et connues sans trop de freins dans cette société aux pulsions rythmées de musiques populaires et africaines, mais je n’avais jamais encore connu cette liberté de corps ailleurs que dans cette île coupée du monde et assommée de discours héroïques et moralisants. La rapidité de notre fuite, son cours inattendu, avaient projeté un goût d’aventure assez romantique sur nos ébats et son expérience de femme mûre avait achevé de m’arracher au fond de puritanisme machiste qu’avaient ancré en ma conscience une éducation traditionnelle et rigoriste bien que rude et au contact de violentes promiscuités, dans ces établissements où mes parents m’avaient un peu jeté et oublié.

Ainsi je garderais d’elle, si tant est que je survive, à côté des sensations fortes de sa peau, de sa sueur et de son eau lustrale, des attraits puissants et odorants de son désir, cette image visuelle arrachée au noir, d’une femme bougeant son corps exposé dans un rond de lumière trouant la nuit.

Mais surtout, soyons terre à terre, jamais je n’aurais dû allumer mon cigarillo avec mon zippo sans surveiller mes arrières. C’était, hélas pour moi, c’est lui qui me perdit, un des très rares cadeaux de mon père, Dio en personne.

Ce zippo faisait partie des biens et de l’histoire familiale, il avait joué un rôle capital dans la saga que portait à lui seul ce père, mon père. Il faudrait en parler plus en détail mais sachez déjà que dans des époques maintenant reculées, avant généralisation des outils de communication cellulaires, il avait été, faux et vrai briquet, doublé d’une technologie d’avant-garde, prototype presque unique, le moyen privilégié qu’on avait trouvé dans les sphères où il officiait, pour faire communiquer l’agent Brac avec la centrale. Quand il avait un avertissement, un code, un message à transmettre, il ouvrait son capot et l’allumait pour localiser et indiquer sa position par satellite et aussi envoyer vite fait quelques signes abrégés et convenus. Bien sûr, l’arrivée des portables avait sonné l’obsolescence pré-programmée de cet accessoire ridiculement James bondesque, mais n’avait pas entamé sa valeur historique et symbolique pour la gent trotte monde , je veux dire la lignée Brac, dont j’étais . . .

dont moi, donc.

Incroyable de voir et de vivre un tel empilement télesco-biographique sans broncher.

Était-ce l’approche de l’équateur ou peut-être venions-nous de le dépasser et son cérémonial étrangement sempiternel,  où Neptune et ses acolytes menaient le bal, lors du passage de la ligne,  fait de mascarades grotesques, sur un gros navire tel que le nôtre, qu’il soit servi par un équipage traditionnel ou récemment recruté ?

Ils avaient collé à l’extérieur une musique de Foire du Trône. Par ailleurs la mer jusque là agitée c’était sans doute bien calmée presque anormalement. Un gros bruit et tremblement de moteur persistait mais disparaissait tout roulis.

Dans la chaleur d’étuve je tentais de masser mes poignets retenus par des chaînes et avant de me poser inévitablement les questions qui suivent immédiatement ci-dessous, je savais que j’allais examiner ce résumé de l’action de ce feuilleton peu crédible et bien réel qui est ma vie en vrai, depuis que j’ai cru nécessaire de rejoindre, peut-être pour mon plus grand malheur, mais sait-on jamais, le biographe David, porteur du souvenir de mon père illustre et méconnu, au fameux Cap Creux vaguement maudit, et y superposer en calque et en filigrane, les déterminations de mon état, série de hasards, emboîtements de circonstances, redites et résurgences du passé, poupées russes du déterminisme filial . . . . et bien d’autres rouages inexplicables aussi . . . . . . tout de suite après, mais pour commencer :

Qu’était-il arrivé pendant ce temps à ma compagne rencontrée à Barcelone ?

Qui étaient les malfrats qui me séquestraient ? Que voulaient-ils ?

Emportés par je ne sais quel autre destin et quelle autre destinée, avions-nous dépassé Bissau qui était mon principal objectif de voyage – escale devenue inutile désormais.

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 NOTE    EN    DÉBIT     DE    MA   PART   :     LES    ILLUSTRATIONS    DE     CETTE     NARRATION  SONT    LE    RÉSULTAT    DE    LA   TRÈS   BIENVEILLANTE   ATTENTION    

DE    

Particia    Bonnaillie   POUR   LES    PEINTURES    ET    DESSINS    PRIS    DANS    SES   CARTONS  

ET   D’  

 Alain   François    POUR    SON    TRÈS    SPÉCIAL  TRAFIC    D’    IMAGES.

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david domitien duquerroigt
Amoureux de la Catalogne où il s'est trouvé des ancêtres, david domitien duquerroigt (il tient aux minuscules ), y vit maintenant un peu retiré du monde. S'il a côtoyé une partie de sa vie, avant la chute du mur de Berlin, les attachés culturels us ou soviets, sans avoir autant qu'eux l'air d'un espion, c'est que à côté de ses poèmes et caché derrière les bureaux et la paperasse de ses représentations diplomatiques, il s'est donné pour tâche d'écrire pas à pas l'histoire compliquée de Dio Darko Brac, l'ami de longue date qui a mené jusqu'à sa disparition une vie d'agent très spécial de la délégation de la défense extérieure, détaché auprès de la section ne figurant sur aucun organigramme de la direction des affaires étrangères non élucidées.
La nouvelle histoire que ddd met en route après son blog ayant pour siège la gare de Perpignan sur le Nouvel Obs et son essai de raconter sa vie ou son ultramort sous la Maison Carrée de Nîmes, est celle , une fois couchés sur le papier ou les écrans numériques, ces épisodes aventureux , celle amicale et nostalgique de la rencontre avec le fils de Dio, un jeune homme tranquille.

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