Comment la gravité a donné naissance aux super-héros

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jumping_hollywoodUne fois n’est pas coutume, je cède au vertige de l’origine. A l’occasion de mes relectures martiennes, j’ai en effet remis la main sur rien moins que la source des super-pouvoirs des héros costumés qui hantent les couloirs de la culture geek. Pourquoi Superman peut-il voler ? Qu’est-ce qui explique sa force surhumaine? Les connaisseurs ont noté de longue date la parenté qui relie le personnage de Jerry Siegel et Joe Shuster, né en 1938, avec le héros d’Edgar Rice Burroughs, John Carter, publié la même année que le premier Tarzan, en 1912.

Tarzan partage avec John Carter la noblesse de cœur, l’esprit d’aventure et la beauté. L’un comme l’autre se promènent volontiers dévêtus – un trait résolument original pour des personnages masculins. Mais là où la force de l’homme-singe s’explique par sa rude éducation au contact des bêtes sauvages, celle du héros mystérieusement transporté sur Mars trouve sa cause dans la gravité plus faible de la planète rouge, qui multiplie la puissance de la musculature humaine et lui permet d’effectuer des bonds extraordinaires. Dès son arrivée, un saut de 30 mètres lui permet d’échapper à ses assaillants et lui vaut l’admiration des Martiens.

John Carter (Andrew Stanton, 2012).

John Carter (Andrew Stanton, 2012).

La force surhumaine de Superman lui vient de son origine extra-terrestre. Mais le premier Superman ne vole pas encore: comme John Carter, il se propulse par sauts, et l’explication fournie par Siegel et Shuster emprunte elle aussi la logique de la démultiplication gravitationnelle («Carter was able to leap great distances because the planet Mars was smaller that the planet Earth; and he had great strength. I visualized the planet Krypton as a huge planet, much larger than Earth; so whoever came to Earth from that planet would be able to leap great distances and lift great weights», “Superman Through the Ages: The Jerry Siegel and Joe Shuster Interview”, août 1983).

Siegel/Shuster, Superman, 1938. Burroughs/Burroughs, John Carter, 1941.

Siegel/Shuster, Superman, 1938. Burroughs/Burroughs, John Carter, 1941.

Ce jeu mathématique trouve son origine dans l’ouvrage publié par Percival Lowell en 1896, où l’astronome amateur explique que la force d’un individu doit être pensée comme la résultante des contraintes gravitationnelles, plutôt que de la puissance musculaire. «Un éléphant refuse de bondir comme une puce; non pas parce qu’il considère cet acte indigne, mais tout simplement parce qu’il ne peut pas y parvenir. Si nous le pouvions, nous devrions tous sauter de l’autre côté de la rue, au lieu de crapahuter péniblement dans la poussière»1. La gravité sur Mars étant d’environ un tiers de l’attraction terrestre, Lowell propose un facteur de multiplication au cube de la puissance développée, au terme d’un raisonnement évolutionniste et physiologique loin d’être absurde, mais dont les rapports sont fantaisistes, qui dote un être vivant sur Mars d’une efficience de 27 à 50 fois plus grande que sa force terrestre.

Hergé, On a marché sur la Lune, 1954.

Hergé, On a marché sur la Lune, 1954.

Ce calcul très exagéré est bien celui qui fonde les capacités physiques de John Carter – ou de Superman. L’amplification de l’effort musculaire par l’abaissement de la contrainte gravitationnelle restera un motif significatif du folklore de l’exploration spatiale, comme on peut encore l’apercevoir chez Hergé, qui ne manque pas de faire évoluer ses personnages sur la Lune (où la gravité est six fois inférieure à celle de la Terre) avec une légèreté de libellule. La concrétisation du programme Apollo donnera des images nettement moins spectaculaires des effets de la gravité.

Doter de pouvoirs magiques les fées ou les magiciens des anciens contes ne demandait qu’un médiocre effort d’imagination. En revanche, conférer aux héros de l’ère scientifique une force surhumaine n’allait pas de soi. Le succès de la thèse de Lowell repose dans la puissance d’un relativisme de dimension cosmique, appuyé sur l’autorité du calcul. Les super-héros des époques suivantes chercheront dans l’atome ou les mutations génétiques les sources de leurs nouveaux pouvoirs. Mais en ce début de XXe siècle, les reconfigurations ouvertes par la recherche astronomique sont celles qui proposent l’horizon le plus tentant.

  1. Percival Lowell, Mars (1896), Elibron Classics, 2003, p. 203 (je traduis).
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André Gunthert

André Gunthert (né en 1961) est maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), où il occupe la chaire d’histoire visuelle. Auteur de nombreux articles et ouvrages consacrés à l’histoire des pratiques de l’image, son premier livre est consacré à Albert Londe : « L’Instant rêvé », préfacé par Louis Marin. En 1996, il traduit la « Petite histoire de la photographie » de Walter Benjamin. En 2007, il codirige avec Michel Poivert « L’Art de la photographie » aux éditions Citadelles-Mazenod. Ses recherches portent en particulier sur la « révolution technologique » constituée par l’arrivée de l’image instantanée au XIXe siècle. Il poursuit actuellement ses recherches sur les nouveaux usages de l’image numérique et les usages ordinaires des images.


Son blog : L’image sociale


Biblio :


• L’image partagée. La photographie numérique,Textuel, 2015.

• Paris 14-18. La guerre au quotidien. Photographies de Charles Lansiaux (avec la collaboration d’Emmanuelle Toulet), Paris Bibliothèques, 2014.

• L’Art de la photographie (avec Michel Poivert (dir) ), Paris, éd. Citadelles-Mazenod, 2007

• L’instant rêvé, Albert Londe (avec Denis Bernard, préface de Louis Marin), Nîmes, éd. Jacqueline Chambon, 1993.


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