Ça a duré plusieurs nuits ainsi.

| Au fond de mon jardin, la borne |

Car la journée, rien; . . .

impossible de rien capter du coffre évanoui dans une sorte de hors monde et sans émission aucune, existence inaperçue et parfaitement discrète, même pas marquée en creux, transparente, inexistante à l’œil. J’allais parfois m’y cogner le pied, le genou le plat de la main ou la hanche pour être sûr. Sûr de lui . . . ce coffre invisible et surtout de moi. Non, je n’étais pas halluciné délirant. J’avais là, planté au bout du jardin un truc massif et inexplicable occupant la taille d’un gros buisson mais sans que ça se voit et laissant à sa place, bien délimitée au toucher, apparaître, des touffes de thym et de menthe sauvage à petite feuille, des herbes en graine desséchées, un résidu de branche de thuya taillé court, des ronces que j’avais coupées et pas encore arrachées . . . qui étaient, de fait, juste en lisière mais semblaient visuellement et sans doute par jeu trompeur de transparence occuper son espace.

C’était irritant. Un absent présent. Du lourd incompréhensible. Du massif effacé partiellement. Un truc moche et très contrariant, en résumé.

Résultat j’y pérégrinais presque chaque nuit tournant autour comme autour de la pierre noire cubique de la Mecque mais seul, sans foule fervente pour m’accompagner. L’incompris fascine. Moi si peu religieux, si hédonistiquement attaché aux contours, aux rugosités, aux textures, aux douceurs, aux formes, aux surfaces et aux nuances colorées et moirées, aux éclats de la matière et de la chair qui vont avec, pas derrière, ni devant, ni en retrait, immédiatement en présence instantanée, accoutumé que j’étais trop à ce monde qui se donne et se jette sur nous, odeur et chaleur comprises, j’étais tout à coup confronté au poids d’un cube ni chaud ni froid ni là (et pourtant . . . ) et que je savais raboté, aplati, monté en parallélépipède exactement, même pas cubique, morceau de sucre géant debout, sans éclat et sans grain, armoire électrique surdimensionnée absente, monté sur piédestal, ne se manifestant en extraterrestre invasif que par l’impossibilité de lui ravir cet espace rigide, géométrique, non marqué mais occupé.

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Je m’en souviens, c’était le dernier jour du séjour de nos amis juste avant le jour le plus long des jours de l’année. Un jour en tout point exceptionnel. Un jour très long par surcroît spécialement pour moi.

Ils nous avaient demandé, pour voir une dernière fois cet édifice à peine monumental, si bien intégré ici aux jardins, de les conduire au Temple de Diane à côté de la source sacrée avant de nous quitter pour repartir dés le lendemain loin, très loin . . . au Sud des Amériques où étaient pour le moment leurs pénates.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

C’est vrai le romantisme de Montevideo, malgré tous les poètes qu’il a engendrés, nés nombreux et souvent francophones ou au moins philes dans cet hémisphère où tout est mis à l’envers et où l’Europe et Paris, vus de loin et du fond du monde qui là se termine en pointe, prennent des allures de Grèce mythique et d’acropole d’Athènes, aurait cependant bien du mal à égaler celui, plus que bi-millénaire de ces gracieuses ruines riantes et antiques devenues chromo depuis trois ou quatre siècles de peinture et de calendrier pompier, voûtes aux architraves effondrées où bien après Guillaume et Lou, grimpent les couples acrobatiques et amoureux de leur jeunesse sur ces blocs de calcaire mystérieux, dos de chameaux géants, victorieux du temps et qu’aucun historien ou archéologue bien inspiré n’a pu encore identifier avec certitude comme étant celles d’un sanctuaire réellement voué à Diane ou Isis, ni comme étant voué à un quelconque culte précis, même pas celui de la source, ni seulement comme étant réellement caractérisé comme lieu de culte de guerre ou d’amour et temple. Tout au plus / effet de reflet inversé des rêves de bibliothèque incarnés à Buenos Aires par un nouvel Homère aveugle ? / certains érudits ont-ils pu suggérer que ce peut-être non-temple, sans doute non-dédié à Diane était – on se demande quand même pourquoi auprès de tant d’humidité et de risques d’inondations – un lieu où furent entreposés par les Romains pour l’édification de ce peuple devenu allié, ce peuple celtico-arécomique ayant son propre culte némausique, des documents, des textes, des lois, des tablettes de bois légères ou de cire malléable, ou d’argile, des litanies, des chants, des poèmes sans doute et des pierres gravées, calligraphiées, des rouleaux de papyrus fragiles . . . peut-être.

Donc, ce matin-là à nul autre pareil, quand j’ai rejoint la maison après avoir passé quelques moments dont je n’aurais pu dire s’ils avaient été longs ou courts, des moments hors temps, auprès de ce coffre-borne que j’avais découvert, je les vis, ces amis du bout du monde déjà levés, captant la lumière des premiers rayons sur la terrasse est. Nous étions donc en juin et le jour commençait tôt. Je m’étais laissé surprendre au lieu de me recoucher à temps pour passer inaperçu et n’éveiller aucun soupçon à propos de mes petites virées nocturnes autour de l’invisible bloc.

Ce qui me frappa, ce fut leur vieillissement. Quinze, vingt ans de plus venaient de passer. En une nuit semblait-il.

Gréta – elle était allemande et avait étudié à la Sorbonne dans sa jeunesse après la guerre pour exorciser semblait-il les malheurs déclenchés par son peuple mais aussi contre lui (toute sa famille avait disparu dans les bombardements alliés) – avait su garder jusque là malgré ses doigts un peu cassés ou tordus, malgré ses rougeurs et difficultés à supporter la chaleur de l’éclatant été mûrissant de plus en plus tôt, dés le joli mai, de l’allure, de la vivacité, du tempérament, même par temps de canicule. Charles, son époux plus âgé qu’elle, l’accompagnait habituellement, droit, portant beau, toujours jovial et urbain. Il avait su maintenir dans une carrière diplomatique longue son sang et son rang d’expatrié fier de ses racines écossaises et de sa lignée, illustrée par les prouesses héroïques d’un paternel ingénieur immigré en Argentine qui avait construit avec succès quelques lignes de chemin de fer rectilignes et interminables dans la Pampa.

Et voilà que – ce n’était pas qu’un effet de lumière matinale révélant l’inaperçu et ils n’avaient pas encore l’excuse du long voyage qu’ils allaient entamer ayant eu le temps de se reposer depuis leur arrivée ici – tous deux avaient pris ce matin-là . . . pas un coup de vieux, ou alors un gros coup de bambou matraqué en sauvage depuis l’âge des peaux de bêtes, de ceux qui font dégringoler des marches, une énorme baffe de la masse herculéenne du temps écoulé. Leur tête déjà décatie, tirée vers le rictus fatal, j’en sais quelque chose nous avons eux et moi largement dépassé la borne des soixante-dix piges et quelques et j’ai aussi un miroir, avait subi pour le coup le lifting jivaro, une méchante secousse en chute de décades au-delà du dépérissement resté montrable.

Ils étaient affalés, avachis, raplatis, re-tassés et pré-disséqués sur leurs sièges de bois à accoudoirs utilisant cependant toutes les ressources de tension de leur mâture et de leur gréements pour ne pas choir par terre et se défaire en radoub de rafiot au carénage. Ils étaient ravagés de rides et déjà rutilants de sueur dans le sourire qu’ils m’adressèrent ce matin-là tels des spectres.

Cependant, on voyait bien qu’ils faisaient des efforts pour remonter la pente et Gréta, piquante à son habitude, l’œil décontracté, ironique, me lança :

   =  Tu as l’air mal réveillé. Qu’es-ce que tu traînes enroulé autour de ta cheville droite ?

Evidemment je regardai ma cheville droite et la gauche aussi.

J’avais effectivement, au-dessus de mes chevilles écorchées, liane artificielle accrochée au fond de mon pantalon de toile légère masquant ma peau trouée de soleil, une étroite bande de papier imprimée de dessins enfermés dans de petits carrés.

Je la pris et regardais de près.

Incroyable !

Je les reconnaissais.

C’était impossible . . . d’où cela sortait ?

On aurait dit . . . mais oui, on aurait dit un strip d’Elric  . . . comment ça s’intitulait ?

« Romances » ? non . . . « Romance » sans « S ». . .

 

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david domitien duquerroigt
Amoureux de la Catalogne où il s'est trouvé des ancêtres, david domitien duquerroigt (il tient aux minuscules ), y vit maintenant un peu retiré du monde. S'il a côtoyé une partie de sa vie, avant la chute du mur de Berlin, les attachés culturels us ou soviets, sans avoir autant qu'eux l'air d'un espion, c'est que à côté de ses poèmes et caché derrière les bureaux et la paperasse de ses représentations diplomatiques, il s'est donné pour tâche d'écrire pas à pas l'histoire compliquée de Dio Darko Brac, l'ami de longue date qui a mené jusqu'à sa disparition une vie d'agent très spécial de la délégation de la défense extérieure, détaché auprès de la section ne figurant sur aucun organigramme de la direction des affaires étrangères non élucidées.
La nouvelle histoire que ddd met en route après son blog ayant pour siège la gare de Perpignan sur le Nouvel Obs et son essai de raconter sa vie ou son ultramort sous la Maison Carrée de Nîmes, est celle , une fois couchés sur le papier ou les écrans numériques, ces épisodes aventureux , celle amicale et nostalgique de la rencontre avec le fils de Dio, un jeune homme tranquille.

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