Boris, ses motos, les Bardenas et autres déserts #4 (dernier épisode)

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JOUR 2

Le 30 août 2015, Boris avait laissé sa Honda CB 500 F rouge, le moteur tournant au ralenti, sur la route du viaduc de Collioure, quasiment au milieu du pont, juste avant son saut de l’ange de vingt à trente mètres, casqué, ganté, blousonné, botté. Ainsi le samouraï blessé et torturé par une maladie du cerveau ou la maladie de la vie avait-il mis fin à ses souffrances.
L’ami Serguei à qui je venais de raconter, sur sa demande, la mort de Boris m’a répondu : « Cette moto, tu seras obligé de la garder toute ta vie ! Il aurait pu la fracasser, l’abîmer, au contraire, il a bien pris la peine de la préserver. »

A huit heures du matin, je quitte l’hôtel de Saint-Jean-Pied-de-Port. De temps à autre, je regarde cette estafilade noire sur le côté gauche du réservoir rouge. Souvenir d’une gamelle prise par Boris. Cette Honda fait plus de bruit que ses congénères car Boris en avait fait changer le pot d’échappement. Le Ixrace à double sortie est plus profilé, plus élancé, possède un son plus rauque que le gros silencieux d’origine explosé lors de la première glissade de Bobo.

Cette Honda 500 est unique.

La route du col d’Ibaneta est sinueuse, fraîche, glissante. Je sens que je peux me vautrer à tout moment. Au bout d’une dizaine de kilomètres, je me rends compte que mon blouson de cuir marron clair, à la Indiana Jones, est devenu brun foncé. Je suis en train de m’imbiber d’eau. Je m’arrête pour enfiler un nouveau k-way acheté, la veille, dans un magasin de randonnée pour les pèlerins marcheurs.

Je reprends ma route. Le soleil commence à sécher le bitume. Il fait bon sur la moto. Le moral est en hausse. Dans une heure et demie environ, j’atteindrai les Bardenas. Dans les lacets, j’aperçois les coquillards qui suivent un itinéraire proche de la route, mais situé en forêt. En haut du col, je comprends grâce à un panneau bilingue que le nom français d’Ibaneta est Roncevaux. C’est ici que se situe, d’après les historiens, le véritable combat de Roland contre les Vascons.

Et je bascule en Espagne, exactement dans la Navarre espagnole. Les routes sont de grande qualité. C’est d’ailleurs une grande constante des routes pyrénéennes. Le côté français est bourré d’ornières, de plaques de goudron qui se superposent anarchiquement et dangereusement tandis que le réseau routier espagnol est impeccable, neuf, bien entretenu.
Emerveillé, je découvre les paysages de Navarre. Les Pyrénées vertes cèdent la place à des voies rapides ou autoroutières qui saignent des étendues arides, presque désertiques. J’ai rangé mon k-way, ouvert la doublure extérieure de mon blouson pour me rafraîchir. L’air est chaud. Mon blouson a séché. Je tangente Pampelona. La ville se prépare à basculer dans ses jours les plus festifs de l’année. Moi, je trace ma route, maintenant une belle nationale bordée d’habitations rares. Le décor environnant ressemble à un road-movie de Jim Jarmush ou à un western italien tourné en Espagne. Je l’apprendrai plus tard, malgré les similitudes géographiques, les films de Sergio Leone ont été tournés dans le désert des Tabernas en Andalousie. Par contre, dans les Bardenas, avaient eu lieu les premières semaines du tournage inachevé et maudit du Don Quichotte de Terry Gilliam.

Afin de consulter ma carte routière, je fais halte à Olite, superbe vieille ville de la Navarre non bascophone. Je demande à un autochtone l’entrée du désert des Bardenas. Il ne parle pas français, je ne parle pas castillan. Il m’indique la direction à prendre par de grands gestes. Je ne sais pas s’il me pense à vingt kilomètres ou vingt minutes du désert. Le gars est sympa, il ajoute divers commentaires que je ne comprends pas du tout. Je repars.
J’ai récemment refait le plein d’essence, pas question de tomber en rade dans le désert lui-même. D’après mes calculs, le parcours routier dans les Bardenas doit tourner entre 60 et 70 kilomètres. J’ai une bouteille d’eau dans mon sac à dos. Actuellement, la température extérieure est proche des trente degrés Celsius. Sous mon casque intégral, avec mon blouson de cuir, j’ai très très chaud. Je roule. En contemplant les environs, j’ai l’impression, en vrac, de traverser les décors du feuilleton Zorro tourné dans l’arrière-pays de Californie ou d’un vieux film polonais situé dans un désert espagnol, Manuscrit trouvé à Saragosse. Tuco, le truand du film de Leone interprété par Eli Wallach pourrait surgir devant moi avec son Colt en pendentif autour du cou sans que je sois étonné outre mesure.
Le temps et les kilomètres s’écoulent. Il est presque dix heures du matin. Je traverse un gros bourg, Carcastillo. En complément de ma carte routière, j’utilise également des photocopies du parcours enregistré sur le GPS d’Alain lors de sa randonnée avec sa Kawasaki KLE 500. Je sais donc qu’il existe une entrée des Bardenas située à quelques centaines de mètres de ce village. Je roule un kilomètre et demi après la sortie du bourg. Je ne vois pas de chemin qui me permettrait de bifurquer vers le désert. J’ai chaud. J’ai soif. Je commence à m’énerver. Je fais demi-tour et je retourne à Carcastillo. Dans la rue centrale, je repère un type qui a des allures de cadre. Je descends de ma Honda. J’enlève mon casque et je vais vers le bonhomme. Cette fois, je ne veux plus tenter de baragouin franco-hispanique. Je parle dans un mauvais anglais. Mon Espagnol me regarde, hésite et il me répond dans un anglais du même tonneau que le mien.
« Gracias ! Muchas gracias ! » je lui réponds, tout joyeux, en remettant mon intégral sur la tête. Si j’ai bien compris, j’étais bien sur la bonne route mais j’ai dû faire demi-tour trop tôt.
Je repars. Cette fois, je dépasse le point que j’avais précédemment atteint. Je roule encore un kilomètre de plus et j’arrive enfin à l’entrée du parc naturel des Bardenas.
Je m’arrête au bout de cent mètres sur la route. J’essaie de comprendre en quel matériau est constituée cette piste. J’échoue. Les Allemands ont laissé dans le sud-ouest français de nombreuses pistes en béton. Mais il n’y a pas trace de béton ici. On dirait une sorte de terre gris-jaune compactée avec de nombreux gravillons non liés en surface.

Je descends de la Honda rouge. Je la prends en photo.
Je téléphone à Cathy.
Elle me répond.

— « Cathy, j’y suis ! Je viens d’entrer dans les Bardenas ! La température doit avoisiner les 35, 40 degrés »
— « Tu vas voir, il va te faire un signe, j’en suis certaine ! Fais attention à toi ! »

Je remonte. J’appuie sur le bouton du démarreur électrique. Je roule avec le blouson ouvert, la visière relevée. Je crève de chaleur. Je suis heureux.

Une voiture me dépasse. Ce sera l’un des rares véhicules à quatre roues rencontré lors de ma boucle dans le désert. Elle doit rouler à cinquante. Un panneau à l’entrée du parc limite la vitesse à quarante. Je ne suis pas pressé, je roule à trente-cinq. Des gravillons crépitent de partout. La Honda tient bien la route mais j’aurais apprécié d’avoir un sabot de protection sous le moteur.

— « Un signe ? Cathy m’annonce un signe de Boris ! Comment pourrait-il me faire signe ? Tout fait signe ! »

Néanmoins, je reste attentif. Cette histoire de signe occupe une grande partie de mes pensées.

La relief et la végétation ne sont pas encore désertiques. Le vert résiste au beige. J’arrive près d’une grande statue érigée à côté d’une bergerie. Les touristes qui m’ont dépassé en voiture sont déjà au pied du colosse de pierre afin de le prendre en photo. Je les imite avec deux ou trois minutes de retard sur eux. J’arrive au pied de la statue, un grand berger à béret. D’après les inscriptions en castillan, je devine qu’il s’agit d’un monument à la gloire des bergers qui ont travaillé dans les Bardenas.

Je laisse partir la famille en auto. J’attends qu’ils aient pris le large. Je remonte sur ma bécane en m’allégeant. Je troque mon sweat-shirt à manches longues contre un t-shirt. J’essaie de faire tenir mon gros blouson de cuir en travers de mon réservoir. Il tombe une première fois. Je trouve un point d’équilibre plus stable. Je passe mon bras gauche à travers la fenêtre du casque intégral.
Je roule ainsi, casque au bras, bras dénudés . Il doit faire 40 °C. Je baigne dans un courant d’air chaud.
Tout d’un coup, repensant à la prophétie du signe annoncée par Catherine, je me décide à lancer un défi un peu fou à l’ordre du monde et à ma conception matérialiste de la mort.
Je parle à voix haute : « Boris, si tu es là, si tu m’entends, si tu le peux, peux-tu me dessiner un grand… »

J’hésite entre B, D ou BD pour Boris Darnaudet.
Boris, je l’appelais « fiston », Bobo, Bédé…

Si « fiston » le faisait toujours rire car je lui rappelais Omer Simpson parlant avec son fils, j’avais abandonné le « mon gars ! » qu’il exécrait.
J’hésite encore deux, trois secondes entre B, D ou BD.
Finalement, je me décide pour… « peux-tu me dessiner un grand B dans l’un des prochains virages, sur le sable, bien en évidence ! »
Je continue : « Pas trop vite et assez gros que je ne le rate pas ! Fais-le suffisamment loin devant! Dans quelques virages, sur l’une des prochaines plages de sable ! »

Il n’y a pas de sable dans les Bardenas, mais, à cet instant, je ne le sais pas encore. Les fameux beaux virages sablonneux que je décris à un Boris éthéré potentiel sont en fait constitués d’argile beige solidifiée.
Tout d’un coup, je m’en veux d’avoir formulé ce marché. Avant cela, n’importe quel signe aurait pu satisfaire mon chagrin inextinguible : un oiseau venant malencontreusement cogner ma visière de casque, une vipère au comportement suspect, un nuage aux contours évocateurs de je ne sais quoi.

Là, je me suis coincé tout seul.
S’il n’y a pas de B d’ici un quart d’heure, il n’y aura pas de vrai signe !
Je roule à 30 km/h. Je me tourne et me retourne sur ma selle, veillant à ne pas faire tomber mon blouson en équilibre.
Il y a quelques plages de faux sable argileux sur ma gauche. Elles sont immaculées.
Mais la surface beige claire la plus visible, sur ma droite, est dans le prochain S de la piste.
Pas besoin d’être attentif, il ne peut être plus visible : un magnifique grand D m’attend à l’entrée d’un canyon d’argile.

Je m’arrête.

Je déploie la béquille latérale de la Honda et je descends dans ce petit canyon. Je sors l’appareil-photo fourni par Catherine. Je mets mon étui à lunettes à côté du D pour fixer un ordre de grandeur.
J’observe cette lettre géante qui ressemble à la construction d’un enfant s’amusant sur la plage. Mais nous ne sommes pas à la plage.
Des taches de sel forment un B imparfait à l’intérieur du D. Je suis également intrigué par la tombe minuscule surmontée d’un brin d’herbe.
Je ne sais pas comment interpréter cette curieuse réponse, cette lettre D géante.
J’ai sillonné à deux reprises les Bardenas, en moto lors de ma première virée, et, en voiture, plus tard, avec Catherine. Il n’y a pas de lettres géantes disposées dans ce désert, aucune coutume touristique de ce genre.
Le B de sel renforce l’extraordinaire de la situation, ainsi que la tombe au brin de paille.
Je suis resté un quart d’heure aux alentours du D, cherchant un autre signe.
Puis, je suis remonté sur la Honda.
Je suis encore resté deux bonnes heures à sillonner les pistes du désert. Anesthésié. Drogué. Abasourdi.
Quelle serait donc l’explication rationnelle ? Un Espagnol du nom de Diego, Don Diego !, serait venu pour exposer son initiale fétiche dans les Bardenas en prenant soin d’enterrer son mulot de compagnie au même endroit. Par hasard, j’aurais posé ma question à voix haute, quelques centaines de mètres auparavant…

Je suis donc revenu dans ce désert en Nissan Micra avec Cathy. Je lui ai montré le D. Nous avons fixé un autre rendez-vous, plusieurs kilomètres plus loin, à Boris.
Et quelque chose nous attendait là-bas aussi…
Tout fait signe ! Je le sais.

À la rentrée de septembre, je cherchais Alain pour lui raconter ma virée en Honda dans les Bardenas. J’ai d’abord trouvé sa moto, la KLE 500 que j’avais vue pendant toute l’année scolaire précédente. J’ai tout de suite remarqué un détail qui m’avait échappé neuf mois durant: l’immatriculation de la Kawasaki d’Alain comporte un beau BD !

Où est Boris ?
Dans ses portraits photographiques, dans les souvenirs et les pages de ses livres, comme le croit son grand-père ?
Dans un autre monde où il attend sa mère, comme le dit Cathy ?
Dans les sept dimensions tordues de la théorie des supercordes, comme je l’espère ?
Dans un espace sombre et froid où les rêves et les cauchemars s’entremêlent en une virtualité impossible à démêler du réel, comme le pensait Boris ?
Boris, est-ce toi qui me donnes le courage de tourner la poignée de gaz et de pencher dans les virages ?
Boris, est-ce toi que je rencontre aux Bardenas ?

François Darnaudet
François Darnaudet, né le 16 juin 1959 à Auch (Gers).
Il fait ses débuts en publiant des nouvelles fantastiques dans des anthologies chez Corps 9 (à Troësnes), avant de publier des romans au Fleuve noir avec sa femme Catherine Rabier ou en solo.
Pendant quelques années, il publie plusieurs dizaines de nouvelles d'humour noir, de fantastique ou policières dans Hara-Kiri, Professeur Choron, Fluide glacial, chez Denoël ou au Masque dans les anthologies Hitchcock.
Il retrouve un éditeur en 1997, et enchaîne depuis la publication de romans inspirés des œuvres de Jean Ray, Lovecraft, ou Graham Masterton, mais aussi de la mythologie gauloise ou du mythe de l'Atlantide.
Après avoir écrit une série de romans noirs politiques chez Baleine (un Poulpe), au Passage (L'Or du Catalan), et chez Mare Nostrum éditions (Le Dernier Talgo à Port-Bou), il repart dans une nouvelle direction avec Custer et moi (ActuSF), une autobiographie fantastique, et Bison Ravi et le Scorpion rouge, une enquête littéraire sur un inédit de Boris Vian aux éditions du Scorpion.
L'aboutissement de ce travail mêlant autobiographie et fiction est concrétisé par un second Poulpe : Les Ignobles du Bordelais, ayant pour thème l'affaire Malvy de 1917.
Notons également un hommage fort réussi à la littérature populaire française sous la forme d'un roman historique situé entre la Commune de Paris et le massacre de Custer à Little Bighorn : Trois guerres pour Emma.
Enthousiasmé par la révolution numérique, il crée, à partir de 2012, une œuvre parallèle et complémentaire5 de son œuvre papier, uniquement disponible en numérique.
En 2013, suite au grand succès de Le papyrus de Venise en numérique, il regroupe sous le nom de "Cycle Paris-Venise", une pentalogie romanesque comprenant Le Fantôme d'Orsay, Les Dieux de Cluny, Le papyrus de Venise, Trois guerres pour Emma et Le Möbius Paris Venise.
En bandes dessinées, il a scénarisé Josep Altimiras et Elric Dufau-Harpignies alias Elric.
Il vit dans le Languedoc-Roussillon.

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